"La poésie contemporaine ? J'en vomis, j'en dégueule de honte" (Thomas Deslogis)

La rédaction - 16.01.2015

Tribune - poésie moderne - vomir contentement - espace public


Il nous fait parfois le plaisir de venir tambouriner dans nos colonnes, fifre et clavier dans la main : Thomas Deslogis, l'homme des poèmes d'actualité, ou de l'information en poésie, sévit plus souvent chez nos confrères de Fluctuat, avec des textes bien sentis.

 

Pour inaugurer l'année comme il se doit, comme Stéphane Hessel le conseillait, il a profité de notre absence pour s'emparer d'un ordinateur. Sa tribune, ci-dessous, est publiée sans biffures ni retouches. Une sorte de premier jet – qui ne doit rien à la bile.

 

 

 

Gloire à Charlie, Honte à la poésie !

 

 

Le 7 janvier, lors du massacre de Charlie Hebdo, je me suis senti doublement visé, doublement touché. D'abord parce que j'écris des poèmes pour vivre, et que la liberté d'expression est donc l'essence, la matière même de mon travail ; ensuite parce que ceux-ci sont publiés dans des médias et payés comme des piges. On a tué des dessinateurs de presse, et je suis, moi, une sorte de poète de presse. Ma douleur fut donc immense, incurable, profonde.

 

Et puis, un autre sentiment a refait surface. Un sentiment que j'exprime depuis un certain temps, que ce soit ici même, sur Le Plus/Nouvel Obs, ou encore dans Libération. Appelons ça de la colère.

 

Voire de la honte. La poésie contemporaine me fait honte. Je ne fais là aucun jugement qualitatif, et encore moins quantitatif. Il y a beaucoup de poètes, beaucoup de maisons d'édition, beaucoup de blogs, beaucoup d'événements, bla-bla-bla... J'entends ça depuis des années, et j'en vomis. J'en dégueule parce que cet auto-contentement ne sert qu'à éviter le seul et unique problème : la poésie semble se dérouler partout, sauf dans l'espace public. 

 

Pourtant, le combat que mène Charlie Hebdo depuis bien longtemps devrait être celui de la poésie. Les poètes devraient porter les mêmes messages de liberté, de laïcité, d'athéisme même, d'humanisme et de progressisme. Et ce, avec autant de force, en le gueulant tout aussi fort dans le seul endroit où l'on peut être entendu : les médias.

 

Là où la caricature dessinée apporte ce qu'il faut de moquerie et de mise en image de la bêtise, la poésie apporte une liberté absolue de la syntaxe aux mots eux-mêmes, et donc, de la pensée. La poésie ouvre, pour ne pas dire fait exploser, l'esprit.

 

Mais non.

 

La poésie reste dans son coin.

 

Avec les siens.

 

Elle a tenté, peut-être, timidement, d'aller vers les autres. Mais les autres n'ont pas compris. Alors elle a laissé tombé et au lieu de chercher comment plaire elle est retournée dans sa chambre, se masturber un bon coup pour ressentir quelques secondes d'euphorie.

 

Elle me dégoûte.

 

La poésie n'a rien à voir avec cette mollesse-là. La poésie « ça se défenestre, et ça crie » disait Léo Ferré, un vrai poète, lui. Elle ne s'enferme pas pour murmurer à sa propre oreille.

 

Chaque semaine, je publie un poème d'actu sur Fluctuat (Première) et un poème inspiré d'une vidéo porno sur Le Tag Parfait. Je me sens bien seul c'est vrai, mais, croyez-moi, galvanisé comme jamais. Mon doigt d'honneur aux soi-disant miens ne fait que commencer.

 

 

Beastie Boy

Surian Soosay, CC BY 2.0




Commentaires
ah, tout le monde ne peut pas être poète en public, surtout à notre époque ou la poésie intéresse que peu de citoyens des rues. Il y a trop de poètes ronronnants c'est vrai, surtout en France... mais dans les pays étrangers (étrangler) le poète se révolte. Pourtant la république fabrique encore des pauvres et quelques lotos aux allocations... Les plaintes des poètes ne sont plus à l'ordre du jour, comme les miracles. Amicalement,

Il faut savoir ignorer

le destin subtil de nos jardins secrets

sur la page écrite

de nos façades

et mettre en suspensions

tout ce qui n’est pas de source pure.



Entretenir la santé de nos angoisses

n’a rien de prometteur

à la face du monde

mais si l’oiseau siffle

c’est que le monde existe encore.



Méfiez-vous toujours

des passants en noir

comme

les dunes se méfient bien souvent

des légendes du vent

lorsque sous le sable du désert

se cachent de sataniques versets.



Il faut savoir porter

la mémoire d’un peuple

les paumes ouvertes

sur l’avenir

et clamer haut et fort

que l’amour

n’a pas de frontière.





Stephen BLANCHARD (Dijon)



Extrait de son recueil « Hors Je »
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