L'industrie du livre est-elle encore une économie rentable ?

Clément Solym - 05.11.2009

Tribune - industrie - livre - encore


Pleine saison des Goncourt et autres prix littéraires… Alors bien sûr, on reparle de l’effet dopant de ces prix sur les ventes de livres. Les libraires tentent des pronostics, afin de commander de nouvelles piles en amont et de ne pas « rater » le train à la proclamation des médailles. Les prix prestigieux sont en sus dotés. Pierre Bergé offre 30 000 euros à l’écrivain lauréat du prix Décembre, somme rondelette que rêveraient de toucher nos écrivains qui peinent à vivre de leurs plumes.

L’édition est une « industrie culturelle ». Industrie, parce que son économie met en jeu les mécanismes propres à l’industrie, dans son processus de production et de commercialisation. Industrie culturelle, car il s’agit « d’un secteur qui s’accorde à conjuguer la création, la production et la commercialisation des biens et des services dont la particularité réside dans l’intangibilité de leurs contenus à caractère culturel, généralement protégés par les droits d’auteur. La particularité des « industries culturelles » réside dans le fait qu’aux œuvres de l’esprit une plus-value de caractère économique y soit rajouté. » (définition Unesco).

Mais le livre est-il encore une économie rentable ? Quelques observations, quelques questions côté éditeur (délibérément nous laissons de côté la question de la rémunération de l’auteur, qui mériterait à soi seul un dossier).

Pour quelle raison, à deux mois de Noël, les libraires remplissent-ils leurs librairies de coffrets « cuisine », où sous un packaging sexy, sont proposés un micro-livre de recettes (déjà éditées) accompagnées de 6 verrines made in China ? vous pouvez aussi vous intéresser au coffret 2-bols-à-soupe-avec-couvercles-et-cuillers-assorties, au moule à cake, aux cure-dents, aux rouleaux à pâtisserie, au kit sushi ou cuisine moléculaire « comprenant des cuillères doseuses, des pipettes, des cuillères à perles, mais aussi tubes et moules en silicone pour réaliser tout simplement : sphérification, sphérification inversée, gel cassant, gel élastique »…


Est-ce à dire qu’on achète plus souvent le livre lorsqu’on acquiert grâce à lui de la verroterie ? Le livre en devient-il plus honorable ? Plus désirable ? La dépense en librairie en est-elle décomplexée, légitimée ?
  • n’est-il pas surprenant que ce tout petit éditeur qu’est Gallimard édite une histoire de la Beauté en 5 volumes, grâce au sponsoring de L’Oréal (100 000 ans de beauté) ?
  • les éditeurs ne rentabilisent-ils pas leurs éditions papier par la vente de droits audiovisuels ? Le roman deviendrait rentable à partir du moment où il serait adapté pour le cinéma…
  • savez-vous que Louis Vuitton est le mécène de Maurice Nadeau ? (cf le papier de Pierre Assouline )
  • des éditeurs-amis sont obligés de financer leur activité en vendant des formations ou des interventions auprès de structures tierces, bibliothèque, écoles… Force est de constater que les éditeurs, même les plus « grands », ne font plus seulement appel aux financements publics… mais rentabilisent leur activité en valorisant le livre par des activités tierces.
  • d’autres encore financent l’édition en s’adjoignant des compétences de logisticiens (éditeurs qui opèrent une activité de distribution – activité soutenue par le principe des « retours » qui allègent le poids financier des flux de livres auprès des diffuseurs et des libraires, financent mécaniquement la distribution et pèsent… sur les éditeurs), de libraires, d’imprimeurs, de graphisme, d’agence de communication.
Soit que le contenu, le livre lui-même, l’œuvre d’esprit, soient devenus trop difficiles à vendre. Soit que l’édition-papier constitue un support (l’alibittérature ?) qui n’est rentabilisé que lorsqu’elle est valorisée ailleurs que sur le papier. Soit que, vraiment, les Français n’achètent plus de livres, parce qu’ils n’en lisent plus.

Loin de nous l’idée de juger ces éditeurs. Si l’Atelier In8 peut éditer des livres, c’est aussi grâce au soutien financier qu’apporte l’atelier graphique, volet premier de l’entreprise, qui réalise des maquettes de livres, certes, mais aussi des menus de restaurateurs, des sites internet, des emballages pour jouets japonais. Peut-être, même, que seule cette force garantit l’indépendance des choix éditoriaux, puisqu’ils ne sont alors pas subsumés à une contrainte de rentabilité immédiate. Mais il nous semble pertinent de questionner le fonctionnement économique de l’activité d’éditeur, notamment ce qu’il induit quant aux décisions de politiques culturelles, ou ce qu’il révèle de la place du livre dans la société française. Le livre ne continuerait-il à exercer un fort pouvoir symbolique – oui, il fait rêver – tout en se dé-corrélant d’une réalité commerciale ?

A cette aune, on comprend aussi mieux – en partie – les difficultés que rencontrent les écrivains à vivre de leur création, si la rentabilité de l’édition ne s’établit plus sur le nombre d’exemplaires vendus (sur lequel sont assis les droits d’auteurs reversés).

Les Editions de l’Atelier In8 vont prendre un tournant en 2010.
En préparation, sans doute, une collaboration avec un diffuseur national, parce qu’il est nécessaire d’étendre le maillage géographique des libraires qui nous soutiennent, et que leur rôle de relais, leur compétence propre, est d’autant plus nécessaire qu’en parallèle se développe, pour accompagner la surproduction de livres, une vente « à distance » par le biais de laquelle sont primés les livres des éditeurs qui ont les plus gros budgets publicitaires, sans égard au contenu réel. Nous resterons très proches, attentifs, fidèles, les plus aidants possibles, des libraires qui nous soutiennent depuis 4 ans.

Par ailleurs, la création d’une boutique en ligne, parce qu’il est illégitime qu’Amazon ou Fnac.fr, par la seule magie de disposer d’un tel outil, deviennent les premiers clients de nos distributeurs, et absorbent à chaque « vente captive » (les lecteurs qui acquièrent nos livres via ces sites ont opéré l’acte délibéré de taper le titre sur la plateforme de vente, ils ne l’ont pas découvert grâce à eux) l’équivalent de la remise libraire (ils n’ont pas mis en jeu les compétences d’un libraire) adjoint au coût de distribution.

Enfin, pour opérer au mieux cette transition, In8 n’éditera pas de livre avant l’automne 2010. Ce temps qui nous est donné, ce suspens dans le calendrier de publication, c’est la solidité de l’autre volet In8, le travail de l’atelier graphique, qui nous l’offre.

Reproduit avec l'aimable autorisation de l'Atelier In8



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