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Yoga : “Rien dans le livre ne porte atteinte à la vie privée de qui que ce soit” (P.O.L)

Antoine Oury - 01.10.2020

Edition - Les maisons - yoga emmanuel carrere - emmanuel carrere - Helene Devynck


Fine est la frontière entre fiction et réalité, dans l'œuvre d'un ou d'une auteure. Particulièrement dans le cas d'Emmanuel Carrère, noteront les amateurs. Yoga, récit d'une reconstruction après une intense dépression ne fait pas exception dans la bibliographie de l'écrivain : depuis plusieurs semaines, le titre fait l'objet d'une polémique quelque peu germanopratine. Il serait un témoignage, et non une fiction, le disqualifiant pour le Goncourt, ce que confirme Hélène Devynck, l'ex-compagne d'Emmanuel Carrère, qui critique à la fois les arrangements consensuels avec la vérité et sa présence, non-désirée, dans Yoga.

Emmanuel Carrère - Livre sur la Place 2014


Encensé par la critique, Yoga, dernier livre d'Emmanuel Carrère, paru chez P.O.L (détenu en grande partie par Gallimard), sera-t-il parmi les favoris des jurés du Prix Goncourt ? C'est la question qui agite l'édition, autour du VIe arrondissement parisien, depuis sa parution, le 27 août dernier – et sa sélection pour le prix littéraire, en septembre. Et pour cause : le jury du Prix Goncourt n'apprécierait pas vraiment les témoignages, préférant la fiction pour sa récompense.

Parallèlement à cette question de classification s'en profile une autre, judiciaire cette fois, dans les colonnes de Vanity Fair : Hélène Devynck, ex-compagne d'Emmanuel Carrère, estime qu'elle n'a été entendue ni par lui ni par son éditeur, pour faire appliquer le contrat qui la lie avec l'auteur. « Emmanuel et moi sommes liés par un contrat qui l’oblige à obtenir mon consentement pour m’utiliser dans son œuvre. Je n’ai pas consenti au texte tel qu’il est paru. Si je n’ai pas envoyé d’huissier, l’auteur et son éditeur n’ignorent rien de mes difficultés et de ma détermination à faire appliquer ce contrat », indique Hélène Devynck dans son texte.

Ce « droit de réponse » a été publié dans la foulée d'une rumeur : l'ellipse narrative au cœur du livre de Carrère, dans lequel il raconte sa dépression, serait due à un retrait des passages concernant sa rupture avec Hélène Devynck, à la demande de cette dernière.

Ce que Devynck nie formellement : « L’application de notre accord s’est alors heurtée à une âpre résistance de l’auteur. Mes offres de dialogues sont restées lettres mortes. L’éditeur n’a pas hésité à mentir, m’assurant que ni notre fille ni moi ne figurions plus dans la version définitive, ce qui est faux, menaçant d’engager des poursuites à mon encontre si je saisissais la justice », indique-t-elle dans son droit de réponse.

Elle explique que plusieurs passages la gênaient, effectivement (« Mon personnage était exposé dans une fantaisie sexuelle accompagnée de révélations indésirables sur ma vie privée »), mais que les « obligations contractuelles [...] n’ont été que partiellement respectées ».
 
[Premières pages] Yoga - Emmanuel Carrère

Hélène Devynck poursuit, critiquant « des éléments de fiction [qui] auraient été introduits volontairement ça et là. Ils permettent à la fois de transformer une contrainte juridique en autoglorification et de faire un lourd clin d’œil aux jurés Goncourt qui préfèrent récompenser des romans que des témoignages de vie ». D'après elle, le pacte de confiance avec les lecteurs est brisé, et le récit « présenté comme autobiographique, est faux, arrangé pour servir l’image de l’auteur et totalement étranger à ce que ma famille et moi avons traversé à ses côtés ».

En fin de compte, Devynck indique qu'elle « figure encore, de manière résiduelle, dans les premières impressions de l’ouvrage ». « Pour me forcer à rester dans ce livre, Emmanuel a eu recours à une ruse grossière : une anormalement longue citation d’un ouvrage antérieur à notre contrat, assortie d’un commentaire que je refuse depuis le mois de mars et que l’éditeur m’avait assuré avoir supprimé. Le passage était facile à enlever sans conséquence sur la narration. Pourquoi fallait-il à tout prix laisser mon nom dans ce livre ? »
 

« Il paraît inopportun de parler de “mensonge” »


Interrogé par ActuaLitté, Jean-Paul Hirsch, responsable de la communication et directeur commercial des éditions P.O.L, rappelle que « la responsabilité de l'éditeur est de veiller [au respect de la vie privée] tout en défendant la liberté de création de l'auteur ». « Ce que nous avons fait, et en demandant les conseils d'un avocat afin d'être guidés au mieux. Rien d'exceptionnel. Pas de “batailles juridiques”, mais un travail de lectures et de discussions », précise-t-il.

D'après lui, si les échanges ont pu être « difficiles, parfois épineuxnous y avons toujours répondu dans le souci de parvenir à un accord ». « Ainsi les quelques allusions à Hélène Devynck, l'ex-femme d'Emmanuel Carrère ont été retirées du livre, à sa demande, par Emmanuel Carrère lui-même. Seul le prénom Hélène apparaît, non pas directement dans la narration, mais dans une courte citation que fait Emmanuel Carrère d'un livre précédent, D'autres vies que la mienne, publié en 2009. Il paraît inopportun de parler de “mensonge”, et de “menace” », pour Jean-Paul Hirsch.
 
« Rappelons que jamais aucun livre d'Emmanuel Carrère n'a eu à répondre à des poursuites judiciaires. Et que Yoga ne fait l'objet d'aucune plainte parce que précisément rien, dans le livre, ne porte atteinte à la vie privée de qui que ce soit », assure encore le directeur commercial.

Répondant à la question posée par Hélène Devynck, il assure que son nom « ne figure pas dans le livre. Il n'y a donc pas lieu de le retirer. »

Rendez-vous au restaurant Drouant pour régler l'addition, pour le Goncourt ?


Photographie : Emmanuel Carrère, en 2014 (ActuaLitté, CC BY SA 2.0)


Commentaires
Conseil à nos contemporains : si vous recherchez la tranquillité évitez absolument de fréquenter en 1) un.e écrivain en 2) un.e journaliste en 3) un.e flic, les personnes qui font ses professions sont en alerte permanente sur tout ce que vous pouvez faire ou dire et s’en servir pour leur intérêt propre, la « déformation professionnelle « en quelque sorte.
Ce qui bouscule ma tranquillité, c'est : 1) Le manque de respect dont vous faites preuve envers ceux qui vont vous lire. Vous parvenez à allier le mauvais français, l'écriture inclusive et, bien entendu, la non-maîtrise de l'écriture inclusive... Sans parler du fond de votre commentaire. Je vous dois un mal de crâne.
Il n'y a pas de littérature sans que l'auteur se serve de ce qu'il vit. Ces dernières années, on voit l'autofiction utiliser les vrais noms ou prénoms des modèles, et c'est un problème. Le nom n'est pas rien. Il contient celui ou celle qui le porte. Changer le nom ou le prénom est déjà un grand pas dans la mise à distance nécessaire. D'autre part le "pacte de confiance avec les lecteurs" est de plus en plus souvent violé. Pour vendre, on fait croire que toute l'histoire est vraie. En même temps comme dirait l'autre, pour se protéger (et en l'occurrence amadouer les Goncourt) on dit aussi que c'est aussi de la fiction. Tout en laissant entendre qu'en fait tout est relaté façon télé-réalité - comme dans l'universel reportage qui détruit la littérature. Un problème franco-français, un problème de pays dont les élites sont usées, sur la pente très descendante et impuissantes à créer vraiment.
Tout à fait d'accord. Notamment sur l'usure et la consanguinité des "élites"
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