CHRONIQUES ANTI-ISOLEMENT de L’ÂME DES PEUPLES – Septième semaine de confinement : qui aurait prédit, moi en premier, que l’Italien, champion de l’individualisme, serait capable d’une telle discipline ? C’est pourtant largement le cas depuis le 9 mars : l’Italie vit repliée sur elle-même, tétanisée par un nombre record de décès. Usines paralysées, commerces barricadés, établissements scolaires et universités qui ne reprendront pas avant la rentrée de septembre.
 
par Richard Heuzé


Panthéon de Rome, désert © Richard Heuzé
 
Angoisse du lendemain, quand le déconfinement deviendra graduellement effectif, en mai, espère-t-on. Des dizaines de milliers d’activités, de commerces, de PME, risquent de disparaître. Avec en perspective des chômeurs par centaines de milliers, un cauchemar. Quant au bilan humain, il est effroyable : 173 000 contaminés depuis le 20 février, date à laquelle le premier cas de Coronavirus a été identifié à Codogno (Lombardie).

Et surtout 23 000 décès. Le corps médical a payé un lourd tribut : à la mi-avril, 127 médecins, 34 infirmiers et infirmières et 9 pharmaciens ont péri. Plus de 12 000 infirmiers et infirmières ont été contaminés. « Médecins et infirmières, vous êtes nos héros ! » proclame une pancarte érigée devant l’hôpital de Bergame, la ville d’Italie la plus touchée. Une immense reconnaissance partagée par l’ensemble des Italiens.
   

Depuis plus de soixante jours, Rome présente un visage surréel. Églises et basiliques sont restées vides pendant le week-end pascal. San Saba, mon quartier situé sur le petit Aventin, est désert. Circulation pratiquement inexistante, boutiques, restaurants et marché fermés. Ne restent ouverts que l’épicier, le boucher et le boulanger. De petites queues se sont formées en respectant la distance réglementaire d’un mètre et demi. Quatre policiers contrôlent l’attestation de déplacement que toute personne sortant de chez elle doit avoir remplie et signée par avance. Un joggeur passe en rasant les murs.

J’avais voulu faire l’autre jour ma promenade habituelle autour des Thermes de Caracalla, un parcours plaisant de deux kilomètres. Une patrouille de police m’a vite rattrapé pour m’intimer de ne pas m’éloigner de mon domicile à plus de 300 mètres. Ma remise en forme attendra la fin de la pandémie. Au début du mois, des carabiniers ont apporté leur retraite aux personnes âgées vivant dans les petites maisons populaires en brique rouge de l’époque mussolinienne typiques de San Saba. Ces retraités auraient pris trop de risques en allant la retirer eux-mêmes à la Poste.
 


Comme tous les lieux de culte du pays, la belle église San Saba datant du IXe siècle et gérée par les jésuites a suspendu ses services religieux. Dans une corbeille à l’entrée, les paroissiens déposent des vivres de première nécessité (riz, huile, sucre, lait longue conservation, biscuits) pour les familles dans le besoin. Les groupes de jeunes se portent volontaires pour apporter ravitaillement et assistance aux personnes isolées. La messe est transmise en streaming sur la page Facebook de la paroisse.

 

Le Vatican s’était imposé la même discipline pour les fêtes pascales. C’est dans une basilique Saint-Pierre vide de fidèles que le pape a célébré la messe de la Résurrection. Le Chemin de Croix qui fait accourir chaque Vendredi saint des dizaines de milliers de croyants au Colisée n’a pu avoir lieu. Au lieu de ce rassemblement sacré, le pape François a présidé à la nuit tombante une cérémonie émouvante sur une place Saint-Pierre absolument déserte. Scénographie spectaculaire entre la double colonnade du Bernin. Images splendides retransmises par la télévision.

Déjà le 15 mars, le Saint-Père avait voulu témoigner sa solidarité avec une capitale dont il est le Vicaire, en remontant seul et à pied le Corso, entre la place de Venise et la place du Peuple. Il s’était rendu en l’église San Marcello al Corso pour prier au pied d’un Crucifix « miraculeux », porté en procession en 1522 jusqu’au Vatican, pour arrêter une épidémie de peste terrifiante.
 

Les grands-parents vivent cette période avec une immense souffrance. Dans cette société où la vie en famille joue un si grand rôle, ne pouvoir embrasser leurs petits-enfants est pour eux une profonde peine. Partagée par les enfants eux-mêmes, comme en témoignent leurs dessins.


Pour combattre la solitude du confinement et se redonner espoir, les Romains (avec les Napolitains) ont été les premiers à inventer les concerts à distance. À l’heure de l’apéritif (virtuel), les balcons deviennent de véritables théâtres en plein air où l’on chante, on joue de la musique, on agite le tricolore italien (vert-blanc-rouge) et on trinque. « Tubes » de ces moments conviviaux : Fratelli d’Italia, l’hymne national, et Bella Ciao.

Autre distraction, la cuisine.

Avec un mot d’ordre : « Revisitez les plats de la tradition ». Le 6 avril a été une journée carbonara dans toute l’Italie, avec force conseils de chefs renommés. Les grands quotidiens multiplient des suppléments sur « ces recettes qui parlent de nous ». Thérapie de la cuisine. De Palerme à Venise, de Milan à Naples, tous les Italiens s’accrochent à cette exhortation apparue spontanément en mars aux fenêtres, sur les autobus et dans les lieux publics : ce la faremo (nous y arriverons).


Correspondant en Italie pour l’Agence France-Presse dans les années 80, puis pour le groupe Expansion, Richard Heuzé fut également correspondant exclusif du Figaro pour l’Italie de 1993 à 2019. Il est actuellement Directeur pour l’Italie de la revue « Politique Internationale ». L'Italie, l"estéthique du miracle est paru en mars 2015 aux éditions Nevicata.



Dossier : Chroniques anti-isolement à travers L’Âme des peuples


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