Giscard d'Estaing : le président qui fit du livre un produit pas comme les autres

Nicolas Gary - 03.12.2020

Edition - Société - Valery Giscard d'Estaing - prix unique livre - politique lecture publique


L'ancien président est mort, à l’âge de 94 ans, des conséquences de la Covid-19. Chef de l’État entre mai 74 et mai 81, il aura laissé quelques ouvrages dont on ne se rappellera pas forcément. Son décès occasionne plusieurs hommages, logiquement, mais on se souviendra de lui, notamment, pour une empreinte plus marquée dans le monde de la lecture publique. 

Giscard
 

Il y avait bien eu ce livre, La princesse et le président, coédité par Fallois et XO en 2009. Un roman sentimental sous fond bien sûr de relations diplomatiques, qui contait la passion entre un président français des années 80 et une princesse britannique. VGE et Lady Di ? Non point, c’était pour les besoins de la fiction. Il avait d’ailleurs confirmé avoir « inventé les faits, mais pas les lieux ni les décors, que j’essaie de peindre avec une écriture très visuelle ». 

Au final, les ventes furent assez déplorables, malgré l’obtention du Prix Trop Virilo 2009, pour la « plus grande poussée de testostérone ». D’après le jury, le livre méritait amplement cette récompense, « attendu que l’autre but de ce livre est de pérorer qu’il aurait pu coucher avec Lady Di. Attendu que la seule différence avec la réalité c’est que dans la vraie vie, Anne Aymone n’est pas morte. »
 

Entendre les bibliothécaires, lassés


Si la loi Lang adoptée sous le premier mandat de François Mitterrand restera le maître étalon d’une politique du livre forte — avec la célébration de ses 40 ans, en mai 2021 –, Valéry Giscard d’Estaing aura marqué son septennat par la création de la Direction du livre au sein de ce qui s’appelait le Secrétariat d’État à la Culture. 

En juin 1974, un mois après la prise de fonction du président, les syndicats de bibliothécaires interpellaient tant Matignon que l’Élysée, demandant qu’une politique de lecture publique soit enfin instaurée dans le pays. En effet, la Direction du ministère de l’Éducation nationale, mise en place en 45 et segmentée en 66, avec d’un côté les bibliothèques de recherche et conservation et de l’autre, celles de lecture publique, pose alors un véritable problème. 

Suite à la note d’Olivier Bourgois, frères d’éditeurs connus sur la place de Paris, une analyse sectorielle plaide pour le rattachement de l’industrie du livre, dans son ensemble, au ministère de Michel Guy, alors responsable dudit secrétariat. En 1973, une grève bancaire avait engendré la faillite de nombreuses petites structures éditoriales : le milieu demeurait fragilisé et les difficultés diverses. 
 

Trop d'interlocuteurs : pour une Direction unique


« L’édition doit également faire face au carcan du prix imposé sur les livres de poche, les livres scolaires et les réimpressions alors que la crise de l’énergie ne cesse d’augmenter le coût du papier et donc de ces publications. Les progrès des photocopieuses et de nouveaux médias culturels entraînent aussi une chute des ventes. Quant à la librairie, elle est confrontée aux problèmes du discount qu’appliquent les grandes surfaces et en particulier la nouvelle FNAC Montparnasse », note Michèle Dardy-Cretin, auteur du livre Michel Guy, secrétaire d’État à la Culture 1974-1976 : un innovateur méconnu paru en 2007.

L’édition, qui doit en référer à plusieurs ministères, désespère de cette pluralité d’interlocuteurs. Le travail débutera avec les auteurs, en novembre 1974, avec la perspective d’harmoniser les différents régimes de sécurité sociale. 

L’année suivante, le 16 avril, le Conseil des ministres passe en revue différents aspects : de la protection sociale à l’aide des libraires et éditeurs, l’arrêt du blocage des prix pour des collections à grande diffusion, une réflexion pour une diffusion du livre français à l’étranger, ou encore, de plus importantes ressources pour le Centre national de Lettres (pas encore du Livre)… et l’idée d’une loi programmant le développement de la lecture. Sauf que seul le volet auteur obtiendra gain de cause.

Entre avril et juillet, la perspective d’un rattachement à la Culture pour les bibliothèques mobilise les conservateurs d’État, mécontents, mais la réforme portée par Michel Guy avance malgré tout. Progressivement, tous les points de ce Conseil des ministres sont abattus — à commencer par la suppression, le 2 juillet, de la Direction des bibliothèques et de la lecture publique, alors scindée en trois entités. 



 
C’est en septembre que la Direction du livre et de la lecture publique est alors officialisée, avec une création prévue au 1er janvier 1976. Cette dernière deviendra la tutelle du CNL, dès lors baptisé Centre national du Livre : ce dernier ne disposera plus de cotisations d’écrivains et d’éditeurs, mais de nouvelles ressources. 
 

Vers un prix unique du livre ?


Le 17 décembre, Jean-Claude Groshens deviendra Directeur du livre et le décret du 23 décembre officialisera, au sein du Secrétariat, cette Direction. À partir de janvier 1976, le fonctionnement se déploiera globalement — la SGDL, à l’époque présidée par Yves Cazaux, tentera d’ailleurs de lutter contre les nouveaux pouvoirs conférés au CNL. Une taxe sur la reprographie garantira une ressource pérenne, ainsi qu’une taxe de 0,20 % sur le chiffre d’affaires des éditeurs. 

Et les événements ne s’arrêteront pas là : un certain Jérôme Lindon, en août 76, s’adressera au président Valéry Giscard d’Estaing, dans un manifeste d’éditeurs pour dénoncer le rabais pratiqué sur le prix des livres. À l’époque, le Syndicat national de l'édition, que préside Yvon Chotard, se montrera hostile à une mesure de réglementation. Pourtant, le président VGE avait donné son accord pour que le problème soit étudié, et que des mesures soient instaurées pour aider la librairie, l’édition et la création littéraire dans le pays.

C’est d’ailleurs à son Premier ministre, Jacques Chirac, qu’il demandera de prendre le dossier en charge, convaincu qu’il « appartient aux pouvoirs publics d'aider les professions à dégager les solutions les mieux adaptées aux structures économiques et aux besoins culturels de notre société [et que] le cas échéant, il peut y avoir lieu d'aménager la réglementation des prix pour traiter ce problème ».

VGE avait d’ailleurs souligné, dans son courrier à Jacques Chirac : « Le livre n’est pas un produit comme les autres ; il est un bien culturel et nombreuses sont les librairies qui constituent des lieux privilégiés de rayonnement intellectuel. Or, leur situation est parfois fragile. »

L’avenir donnera raison à l’opiniâtreté de Lindon, avec cette loi Lang de 81… Et l'on rendra à VGE ce que Mitterrand s'est attribué : le mérite d'avoir ouvert amplement la question d'une politique publique pour la lecture en France.


crédit photo : openDemocracy, CC BY SA 2.0


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