Au Bhoutan, le Roi gère en bon père de famille

Auteur invité - 04.05.2020

Edition - International - Bhoutan coronavirus crise - roi père famille - crise sanitaire Bhoutan


CHRONIQUES ANTI-ISOLEMENT de L’ÂME DES PEUPLES — Dans le petit royaume du Bhoutan, si longtemps isolé du monde, on se demandait, encore début mars, quand le couperet tomberait, quand on allait grossir les rangs des pays infectés par le Covid-19. Un festival battait son plein, aux cœurs et alentours de la forteresse magique de l’ancienne capitale, Punakha.

Des figurants y reconstituaient bruyamment la bataille victorieuse contre les envahisseurs tibétains du XVIIe siècle ; les moines virevoltaient dans leurs habits chamarrés au rythme des tambours, des cymbales et des trompes. 
 
par Sabine Verhest



© Sabine Verhest

 

Sons entêtants, ambiance transcendante, contorsions étourdissantes de corps rehaussés de têtes animales, visages démoniaques ou crânes en bois sculpté. Les masques, on les porte essentiellement lors de ces festivals et fêtes religieuses qui ponctuent le calendrier lunaire ; ils n’ont rien de chirurgical.
 

Le Bhoutan vivait épargné. Il venait de célébrer les 40 ans de son Roi bien aimé et attendait la naissance d’un deuxième petit prince. Le coronavirus était à la fois présent dans les esprits et absent des organismes. On devisait, on avait un avis sur tout — sur ce qu’il fallait manger, ne pas manger, sur ce qu’il fallait faire, ne pas faire — et on le partageait sur les réseaux sociaux, parfois sans ménagement aucun.

On avait un peu peur. Après tout, même si la frontière disputée est fermée de longue date, la Chine n’est jamais que de l’autre côté de la chaîne himalayenne. Si les grues à col noir peuvent la traverser à l’automne, pour hiverner au Bhoutan, pourquoi un petit virus ne le pourrait-il pas ?


Il n’a finalement pas traversé l’Himalaya. Il a atterri à Paro, en silence, logé dans un septuagénaire américain tout juste arrivé de l’Inde voisine. J’étais à l’aéroport, attendant mon vol pour Katmandou, au Népal, quand le Bhoutan a annoncé la fermeture immédiate de ses portes aux visiteurs étrangers. C’était le 6 mars. Le 22, le transit transfrontalier avec l’Inde a été fermé également, aussi hermétiquement que possible.

À ce jour, le pays a connu sept cas de coronavirus : le patient zéro et sa compagne, tous deux guéris et rentrés aux États-Unis, ainsi que cinq Bhoutanais rapatriés de l’étranger.


Tashi Delek, le magazine de la compagnie aérienne Drukair, a demandé, sur sa page Facebook, pourquoi le Bhoutan était le meilleur endroit au monde pour vivre durant la pandémie. Dans quel autre pays aurait-on eu l’idée de poser la question ?

Les réponses, les Bhoutanais les ont trouvées dans leur vie en harmonie avec la nature, dans leur spiritualité, leur environnement, leur compassion, mais aussi et surtout dans le leadership de leur roi Jigme Khesar Namgyel Wangchuck. C’est sans doute dans son implication personnelle que s’illustre actuellement la vraie spécificité de cet État, connu pour avoir choisi de mesurer son développement à l’aune non pas de sa seule richesse (le Produit national brut), mais du bien-être de sa population (le Bonheur national brut).
 

«Au cours de mon règne, je ne vous gouvernerai jamais en tant que Roi. Je vous protégerai comme un parent, je prendrai soin de vous comme un frère et je vous servirai comme un fils. Je vous donnerai tout et ne garderai rien», avait-il promis, le 6 novembre 2008, lors de son couronnement. «Je vous servirai toujours, nuit et jour, dans un esprit de bonté, de justice et d’égalité.»

Et c’est bien ce qu’il fait aujourd’hui. Depuis la confirmation du premier cas de Covid-19, le Roi parcourt le pays pour inspecter et motiver les équipes ; il réconforte les Bhoutanais et s’assure que personne ne reste au bord du chemin. Il peut de surcroît compter sur les compétences médicales du Premier ministre Lotay Tshering, chirurgien connu qui retourne travailler à l’hôpital tous les week-ends depuis le début de son mandat en 2018.

«Si nous — le Roi, le gouvernement et le peuple — travaillons ensemble comme membres d’une même famille, nous pouvons sortir indemnes de toute adversité rencontrée», a assuré le monarque le 11 avril. Ses ouailles se reposent sur lui, et lui sont d’autant plus reconnaissantes que son propre noyau familial s’est agrandi au même moment, avec la naissance de son second fils le 19 mars.


Les réseaux sociaux ruissellent de bénédictions, de vivats, de témoignages de gratitude. Des artistes, aussi, laissent libre cours à leur inspiration ; ils peignent leur Roi en protecteur de la nation, ils lui dédient des chansons.

Et à ceux qui expriment des réclamations et des critiques, le poète Jurmi Chhowing, cheveux longs, tatouages et casquette sur la tête, répond : «J’espère que vous voyez à quel point vous êtes chanceux et bénis. Et si ce n’est pas le cas, je vous exhorte à l’entendre à nouveau. Ce sont les actes d’un Roi bienveillant, pas les paroles d’un monarque détaché», écrit-il. «Voyez comment vos doutes se dissolvent; regardez à quel point vos plaintes semblent mesquines. (...) Vive votre Majesté — puissions-nous tous en être dignes.»


Journaliste chargée des questions internationales à La Libre Belgique et passionnée des civilisations de l’Himalaya, Sabine Verhest est l’auteur de Tibet. Histoires du Toit du Monde (2012). Son ouvrage Bhoutan, les cimes du bonheur est paru en octobre 2017 aux éditions Nevicata.




Dossier : Chroniques anti-isolement à travers L’Âme des peuples


Commentaires

Pas de commentaires

Poster un commentaire

 

grin LOL cheese smile wink smirk rolleyes confused surprised big surprise tongue laugh tongue rolleye tongue wink raspberry blank stare long face ohh grrr gulp oh oh downer red face sick shut eye hmmm mad angry zipper kiss shock cool smile cool smirk cool grin cool hmm cool mad cool cheese vampire snake exclaim question

Vous répondez au commentaire de

Cliquez ici pour ne plus répondre à ce commentaire

* Laisser vide pour ne pas reçevoir de notification par email de nouveaux commentaires.