Tu t’appelleras Lapin : La douceur du mystère

Jean-Charles Andrieu de Levis - 09.12.2020

Livre - Tu t'appelleras lapin - Marine Schneider album - Versant Sud Jeunesse


ALBUM JEUNESSE - Belette est une petite fille de huit ans, qui vit seule dans une maison dans les bois. « C’est comme ça ». Un jour, apparait au milieu du village un gigantesque lapin qui recouvre le terrain de foot ainsi que les prairies et champs avoisinants. Inerte, l’animal va teinter le quotidien des habitants de sa présence mystérieuse.



Tu t’appelleras lapin est de ces livres dont on ne perçoit pas nécessairement le sens métaphorique qui le sous-tend, l’habite et le hante, mais qui touche au plus profond, qui résonne, et dont on goûte chaque image avec plaisir. Il introduit à un monde clôt, étrange, délocalisé, suspendu dans le temps historique et dans l’espace géographique : si des indices peuvent indiquer une période contemporaine et des paysages européens, sinon français, d’autres, fantastiques, se révèlent davantage déroutants, et désancrent le récit de la réalité.
 
Dans ces contrées bucoliques, l’étrange est un état de fait que l’on ne remet pas en cause, avec lequel on finit par cohabiter et abandonner toute notion de lutte. Cette idée rejoint celle du récit poétique et son mode de lecture singulier qui s’opère par un décrochage de la raison afin de gouter l’évènement (littéraire, sonore, graphique ou réel) dans la beauté de son immanence. Dans ce livre, rien n’est vraiment expliqué, ni de la solitude de Belette, ni de l’arrivée subite du lapin géant, ni de sa disparition tout aussi soudaine. Pourtant, on s’immerge avec délice dans ce récit fantastique et tendre, incarné par un dessin qui transporte immédiatement dans un univers plein de délicatesse.

Les images, réalisées à l’aquarelle (principalement) aménagent en effet une atmosphère prégnante qui baigne le récit et prolonge, voire anticipe, le lyrisme de l’écriture. Marine Schneider joue avec des couches de couleurs qui se superposent pour faire apparaitre les formes, que des traits viennent souligner et préciser. Elle développe un style qui peut sembler naïf dans la représentation du monde, mais les qualités de cette simplicité indiquent une grande finesse graphique. Ingénieux, spirituel, le dessin ne cesse de se réinventer, de trouver des solutions originales qui esquissent un monde non pas monolithique mais ouvert, se modelant selon les émotions qui le traversent. Les touches et taches de couleurs, le trait doucement trembloté, le minimalisme de certains détails et la justesse des silhouettes déploient un univers sensible servi par des tons originaux, peu communs dans l’album jeunesse, qui creusent encore la singularité de ce récit.

Ainsi, l’image ne résout pas le mystère mais l’épaissit, lui donne forme sans pour autant le circonscrire. Par exemple, l’énigme de la présence du lapin résonne dans le secret de sa représentation. L’animal géant est dessiné en réserve, c’est-à-dire qu’il apparait en creux, par le vide qu’il aménage, par les espaces de papier immaculés qui contrastent avec les décors colorés : cette forme blanche troue l’image et sa pureté aveugle masque ses spécificités figuratives, ou plutôt les irradie. Les secrets de l’icône approfondissent encore ceux du texte. 

Marine Schneider, jeune illustratrice de talent, livre un album d’une grande poésie. Cet objet simple, dont les petites dimensions provoquent une forme d’intimité, propose un moment de lecture curieux, saisissant, qui invite à y retourner, non pas pour essayer de comprendre ce qui nous avait échappé, mais pour se délecter de cette atmosphère douce et mystérieuse.

Marine Schneider - Tu t’appelleras Lapin - Versant Sud - 9782930938240 – 14 €


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