Ritournelle de la faim, Jean-Marie Le Clézio

Clément Solym - 11.11.2008

Livre - ritournelle - faim - JM


Une petite fille donne la main à un vieux monsieur. Ensemble, dans la nuit, ils marchent à contre-courant de la foule. Ethel a dix ans. La haute stature de son grand-oncle la protège. Main dans la main, ils pénètrent dans le pavillon indien de l’exposition coloniale, bois de Vincennes, un soir d’été 1931.

« Quelque chose tremble. Quelque chose d’inachevé, un peu magique. Qu’il n’y ait personne, sans doute. Comme si c’était ici le vrai temple, abandonné au milieu de la jungle, et Ethel croirait entendre la rumeur dans les arbres, des cris aigus et rauques, le pas soyeux des fauves dans le sous-bois, elle frissonne et se serre contre son grand-oncle. »
 

Suit une histoire incroyable et la tendre complicité qui lie ce vieil homme, aux rêves un peu fous et cette toute petite fille, dont il fait sa légataire, qui par lui aurait pu apprendre la lointaine histoire de sa famille, à l’île Maurice, le pays de son enfance. Mais Monsieur Soliman meurt… 
 

Ethel ensuite se console en se lançant à cœur perdu dans une brûlante amitié qui tourne à la vénération pour une adorable camarade de classe qui arrive de Russie avec sa famille ruinée. Xénia a les yeux « d’un bleu pâle, un peu cendré – couleur d’ardoise délavée, couleur de la mer du Nord » : « Elle avait cette façon de dire le x de son prénom, en chuintant doucement du fond de la gorge, qu’Ethel trouva aussitôt merveilleuse ». Les deux fillettes découvrent le monde et rêvent d’avenir.

Le Clézio a évoqué la figure de Nathalie Sarraute qui aurait inspiré des éléments de ce personnage. Car la grande romancière a vécu un temps à Paris (événements qu’elle décrit merveilleusement dans Enfance), dans le quartier où a grandi la mère de Le Clézio qu’elle aurait sans doute pu croiser (la première, née en 1900, devait cependant être plus âgée que la mère de Le Clézio). Mais cette histoire tourne court. Nous ne saurons guère plus de la détermination de la jeune beauté russe qui est prête à tout pour effacer l’odeur de pauvreté qui émane de ses vêtements et de son eau de toilette bon marché.

 

S'enchaînent de longues conversations de salon qui se tiennent rue du Cotentin où ses parents reçoivent. Ethel, encore petite, au début, s’endort sur les genoux de son père, alors que la berce un brouhaha d’accents, mauricien, réunionnais, parisien, anglais. On refait le monde, on commente les grands événements politiques, on parle de la crise économique qui fait ses premières victimes. Ces pages sont longues. C’est l’histoire qui se déroule sous nos yeux à la dimension de ce que les contemporains en perçoivent et qu’ils décrivent avec leurs partis-pris, le prisme déformant de leurs convictions politiques, de leur racisme ou de leur antisémitisme ordinaire dans les années 30.

Ces pages qui constituent le cœur du roman sont pénibles, à la mesure de la peine d’Ethel qui découvre la petitesse de certains de ses proches. Elle ne supporte plus les disputes de ses parents où grandes causes et petits conflits sont tour à tour évoqués avec la même passion. On comprend le parti-pris de l’auteur qui rapporte des conversations telles que les perçoit une toute jeune fille. Cependant, ce choix d’évoquer des événements majeurs par le tout petit bout de la lorgnette en laissant le soin au lecteur de recomposer les événements dont il est question est un choix qui entretien un certain malaise tout au long de la lecture.
 

Ethel grandit et avec elle le dégoût de ce qui se noue. Sa famille ruinée part à Nice. Une nouvelle histoire commence, celle des réfugiés parisiens dans le sud de la France. On suit Ethel qui cherche désespérément de la nourriture pour ses parents malades. Enfin, le livre se termine avec la libération. 

 

Le génie du grand romancier est d’avoir mille histoires à raconter. On aurait tellement voulu en savoir plus de ce lien mystérieux qui liait un vieux monsieur mauricien et sa jeune nièce. Que dire aussi de cette histoire d’amour enfantine entre deux immigrées si différentes qui se retrouvent en 1931 sur les bancs d’une école parisienne. Et l’histoire de ce jeune juif anglais dont la tante est emmenée en juillet 1942 à l’occasion de la rafle du Velodrome d’Hiver. Et le soir de la première représentation du Boléro de Ravel et les huées qui en saluent l’effondrement final.

 

C’est donc une étrange impression de survol ou d’inachevé qui nous reste lorsque nous refermons la page 206 de ce court roman. Aurait-il fallu ne retenir qu’un fil et le suivre un peu plus loin ? Aurait-il multiplié par 10 le nombre de pages ? À vous de voir et de nous dire.


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