Philippe Sollers : “Le désir doit être contredit sans cesse”

Jean-Luc Favre - 27.03.2020

Livre - Philippe Sollers - désir - philosophe inconnu


ESSAI – La parution d’un nouvel ouvrage de Philippe Sollers est toujours considérée comme un événement, au moins pour ses fidèles admirateurs. Du haut de ses 83 ans, l’écrivain continue de nous surprendre dans une langue toujours aussi acerbe et pointilleuse qui vaut aussi pour un franc avertissement aux « doux ignorants », ceux-là mêmes tant redoutés, qu’il sait tenir à l’écart à l’aide d’une plume qui n’a rien de pulsionnel, mais qui sait au contraire s’adapter à l’air du temps avec une adresse verbale pour le moins incomparable quand elle n’est pas proprement visionnaire. 



 
 J’ai, quant à moi, abordé pour la première fois l’œuvre de cet écrivain majeur, et je préfère le dire, afin de ne point céder à quelque fautive inclinaison, lors de ma dix-neuvième année alors que je cherchais auprès des avant-gardes de l’époque une porte de sortie à ma pensée tourmentée, mais surtout mal-fagotée en quête de l’inestimable grandeur verbale à l’approche d’une certaine, mais naïve, « vérité » intellectuelle.

Ainsi ai-je découvert ce drôle de personnage épique et fascinant, habilement orchestré par Claude Mauriac et Louis Aragon, à la suite d’autres trublions de la littérature contemporaine pour ne citer que Pierre Guyotat, Jean-Edern Hallier, Guy Scarpetta, Jacques Henric, Marcelin Pleynet, Denis Roche, Maurice Roche, Guy Debord et bien évidemment Julia Kristeva, avec lesquels j’ai d’abord appris à me taire, puis à me révolter contre la moisissure ambiante.

Mais c’est surtout à Sollers que je dois d’avoir compris que les mots n’ont de sens que s’ils sont porteurs d’intimes et solides convictions capables de vous embarquer dans les conclusions les plus appropriées quant à la vocation de l’espèce humaine à perdurer dans l’erreur et plus encore la soumission. Certes je n’ai pas lu la totalité des ouvrages de cet auteur fétiche, il faudrait une bonne décennie pour décrypter l’intégralité de cette pensée complexe, mais je suppose en avoir capté quelques essentiels éléments sous réserve d’être moi-même un ignorant.

D’ailleurs avec son dernier roman, simplement nommé Désir, l’écrivain indomptable nous surprend encore. Un livre puissant et presque inattendu dans un paysage littéraire surencombré par la nullité de certaines parutions et qui valent pour une sacrée perte de temps. Voilà enfin une vraie bouffée d’air ! 

« Cher Philippe À ton retour de l’ile de Ré, tu m’as fait parvenir ton dernier ouvrage “Désir” que j’ai lu avec le même grand bonheur que les précédents. Le salut est dans l’esprit, puisque seule la pensée vivra dis-tu, et pour étayer ton propos tu fais appel à ce grand philosophe inconnu, Louis-Claude de Saint-Martin, lui-même relié à Joseph Haydn, à Mozart, à Rimbaud, jusqu’au narrateur. Ainsi s’affrontent le désir et le contre désir et donc l’espérance contre toute réduction matérielle », lui écrit Antoine Gallimard, non sans quelque affection.

Et c’est de cela en effet qu’il s’agit, le salut et l’espérance brisant au passage quelques tabous. Car chez Sollers, ces deux vocables prennent un sens particulier, car ils ne sont pas forcément inscrits dans l’histoire matérielle des hommes finalement devenus de « bébêtes » robots sans cervelle. L’élévation spirituelle pour l’ancien maoïste reconverti, peut prendre l’allure d’un spectacle universel en perpétuel devenir. 
 

Seigneur ! Seigneur ! Pourquoi m’as-tu appelé ? Moi ! 


Preuve en est une fois de plus ! Mais qui donc est ou semble être ce fameux Louis-Claude de Saint-Martin, plus connu sous le nom de « philosophe inconnu » né le 18 janvier 1743 à Amboise et disparu le 14 ou 15 octobre 1803 à Aulnay, à l’âge de soixante ans. Un inspiré ? Un illuminé ? Un génie peut-être ?

Lequel publia en 1790, un ouvrage édifiant, L’homme de désir composé de 301 chants, écrit à l’instigation du philosophe religieux, cosmopolite et illuministe, Carl Friedrich Thieman lors de ses voyages à Strasbourg et à Londres. « Les merveilles du Seigneur semblent jetées sans ordre et sans dessein dans le champ de l’immensité. Elles brillent éparses comme ces fleurs innombrables dont le printemps émaille nos prairies. Ne cherchons pas un plan plus régulier pour les décrire. Principes des êtres tous tiennent à toi. » 

Pas étonnant alors que Sollers se soit intéressé à ce philosophe qui a tout juste vingt-six ans au moment de la Révolution française et dont la profondeur de ton à contre-courant d’une époque décisive pour le peuple français vaut bien un livre ; lui qui n’ignore rien de cette période tout de même assez cruelle. Et pour cause ! L’auteur de Liberté du XVIIIe (extraits de la Guerre du goût, 2002, Gallimard) aime les révolutions, toutes les révolutions, mais surtout celle-ci ! « On est tenté de la comparer à une sorte de féérie et à une opération magique. »

Ne cite-t-il pas d’ailleurs Robespierre cet imbuvable sanguinaire au demeurant très patriote et grand tribun : « Le peuple français semble avoir devancé de deux mille ans le reste de l’espèce humaine, on serait même tenté de le regarder, au milieu d’elle, comme d’une espèce différente. Et si c’était vrai », lequel pour récompense finira à son tour en 1794 sur l’échafaud. Triste fin pour un triste sire, avouons-le ! 

De Saint-Martin, Sollers souligne encore : « Après s’être enthousiasmé pour Bonaparte, héros de la liberté, le philosophe mérite de plus en plus son nom d’inconnu, Il se retire des apparences humaines en 1803 et n’émettra plus que des signaux codés. » Il trouvera cependant audience en Allemagne auprès de quelques rares, mais fervents disciples, se cachant le plus souvent en Italie, pour poursuivre sa mission en Asie, en Chine plus exactement. On perd sa trace pendant l’ère Mao.  
 
De ce point de vue, l’auteur souhaite-t-il prendre à son tour quelques revanches dont l’étrange combinaison laisse penser qu’il a des comptes à rendre. Ainsi ne ménage-t-il pas une certaine catégorie jugée facticement bien pensante — « Les philosophes sont en général des terriens maniaques, on dirait qu’ils n’ont jamais vu l’océan ni le large, ils sont pour la plupart des boursiers laïcs d’origine modeste, rats de bibliothèque, vivant sur leur lopin. » Une invective qui vaut son pesant d’or en effet ! 
 

Les femmes seront toujours fatales ! 


Désir et contre-désir constituent une autre approche de ce livre. Sollers ne démord pas de sa passion illimitée (illuminée) pour la gent féminine. Toujours, il est rivé à son destin pourrait-on dire érotique sans faire insulte à l’observance de principes bien ancrés, pas forcément modérés sur la question des femmes, mais toujours emprunt d’une vraie dignité. « Le désir doit être contredit sans cesse, rien de sa vérité ne doit arriver », rappelle-t-il !

Sauf que « le corps est beaucoup plus complexe qu’on ne le dit. Le problème consiste à vérifier le peu d’utilisation que la plupart des gens font de leur corps. Ils restent à la surface de leur corps. Ils ne savent pas très bien employer ce qui se voit et mieux dans l’érotisme. Il y a en général un embarras, des inhibitions. Ce n’est pas vécu, disons, avec aisance. Cela dépend des périodes dans la civilisation. Il est certain qu’il y a des périodes plus ou moins fastes pour une certaine liberté ».

J’ai lu cela quelque part voici plusieurs années. Et il est vrai que le XVIIIe n’a rien moins de scandaleux que ces ébats furtifs et consommés dans une belle épopée aventureuse, où le désir exalte des passions souterraines, y compris à la cour de France. Ainsi les esclaves célèbrent-ils leur propre asservissement au nom d’une révolte impossible. 

Là où « le désir était brutal et absurde, le contre-désir ramène la sécurité », au sein d’un progrès où la violence semble grandissante autant que passagère à laquelle Sollers, n’accorde d’ailleurs aucun crédit. « S’il vous reste des doutes, allez vous purifier dans les sources, puis vous reviendrez unir votre voix à la mienne : et nous célèbrerons ensemble les joies de l’homme de désir. » Mais pour quelle vérité ? Celle de la fertilité peut-être ? Ou du viol de l’intimité ? Que l’on en juge par de récentes affaires où Sollers a dû se justifier ! 

Ainsi et comme l’écrit si bien Georges Steiner, dans Passions impunies : « Saisir, être capable de transmettre à d’autres quelque modeste paraphrase de la beauté dans une équation de Fermat ou un canon de Bach, entendre le taïaut du chasseur après la vérité telle que l’entendit Platon, c’est donner une excuse à la vie. » Fin de citation ! 


Philippe Sollers – Désir – Gallimard – 9782072865329 – 14,50 €


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