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Les Ensablés - Notes de voyage de Laurent Jouannaud: "Les caves du Vatican" d'André Gide

Les ensablés - 18.09.2011

Livre - Jouannaud - Gide - Cave du Vatican


Je relis André Gide, mon cher Hervé. Je doute que vous ayez jamais rien lu de lui : aucun chef d’œuvre flamboyant n’est attaché à son nom, mais c’est bel et bien un monument, nobélisé en 1947. Je l’ai beaucoup pratiqué dans ma jeunesse, surtout les nietzschéennes Nourritures terrestres, toxiques s’il en fut. Et j’aime citer cette réflexion de Gide sur l’identité nationale : « Né à Paris d'un père uzétien et d'une mère normande, où voulez-vous que je m'enracine ? » J’ajoute qu’il a passé la guerre sur la Côte d’Azur et en Afrique du Nord, alors que la NRF, dont il était un des membres fondateurs, acceptait le contrôle allemand à Paris. Il fait partie de ces quelques écrivains - dont Proust - qui n’eurent jamais à travailler : leur fortune était faite.

 

Par Laurent Jouannaud

 

 

 

Gide a passé sa vie à lire et écrire, à voyager, à jouer du piano, à aimer, à correspondre avec ses amis, bref une vie consacrée à soi… Il écrivait ce qu’il voulait et comme il voulait, peu soucieux de plaire ou de déplaire. Au besoin, il publiait à compte d’auteur. Aujourd’hui, non seulement nous ne publions pas ce que nous voulons, mais nous n’écrivons plus même ce que nous voulons et comme nous le voudrions tant les éditeurs veulent du discount ! Ce qui caractérisait Gide, c’était certainement sa liberté et sa disponibilité. Cela lui a fait faire quelques zigzags et cette liberté, bien sûr, avait sa rançon : « Effrayante une liberté que ne guide plus un devoir. » (Nourritures terrestres)

 

 

Je me mets aux Caves du Vatican, un roman que j’ai lu, il y a longtemps. Il ne m’en reste rien sauf la théorie de l’acte gratuit. Un des personnages du roman en pousse un autre du haut d’un train, sans raison, sans motif, pour le plaisir presque : crime gratuit. On en discute encore : peut-on vraiment agir, tuer même, sans motif ? C’est le thème que la postérité a retenu de ce petit roman, c’est d’ailleurs pourquoi j’ai choisi de le relire : j’ai commencé à rédiger une nouvelle policière avec crime gratuit (ou presque). Je m’étonne d’être pris par ce récit dont aucun personnage ne me ressemble, aucun ne me convient, aucun n’est même d’actualité. Il y a Anthime Armand-Dubois, franc-maçon, libre-penseur : il s’installe à Rome pour raison de santé avec sa femme, qui est croyante. Son beau-frère Julius de Baraglioul, écrivain, passe leur rendre visite à Rome. Il y a une dispute familiale entre l’impie et le reste de sa famille. L’impie en vient à briser une statue de la Madone ! Mais le lendemain, miracle !, il est guéri de ses rhumatismes et, nouveau Saül de Tarse, se convertit.

 

La seconde partie fait intervenir un autre deus ex machina. Julius de Baraglioul apprend qu’il a un demi-frère, Lafcadio Wluiki, que son père, le diplomate Juste-Agénor de Baraglioul, a engendré à Bucarest, il y a longtemps. Au moment de mourir, le vieil homme reconnaît sa dette biologique et veut revoir ce fils. Lafacadio entre en contact avec son demi-frère Julius, qui a une fille, Geneviève, et les deux jeunes gens tombent amoureux. Entre temps, Lafacadio, dont l’éducation morale laisse à désirer, a fréquenté un certain Protos qui est un escroc dangereux. Ce nouveau personnage permet à Gide de faire bourgeonner son roman. Le bruit courut, en 1893, que le Pape Léon XIII était prisonnier au Vatican : on demandait aux riches fidèles de verser leur obole pour aider à sa libération. Gide se sert de ce fait divers réel : Protos trempe dans cette combine et déguisé en abbé démarche la comtesse de Saint-Prix. Celle-ci répand la nouvelle autour d’elle et en parle à Madame Amédée Fleurissoire, née Péterat (Gide insiste sur les inconvénients d’un tel nom à terminaison de futur), sœur de Marguerite de Baraglioul, la femme de Julius. Amédée Fleurissoire, personnage falot mais pieux, décide de partir à Rome aider le Saint-Père… Abusé par Protos, il se trouvera dans le même train que Lafcadio, entre Rome et Naples, et passera par la portière sans savoir pourquoi.

 

A la fin, Anthime, repris par son rhumatisme, perd la foi ; Julius pense à écrire un nouveau roman ; Lafcadio retrouve Geneviève, nuit d’amour évoquée en dix lignes (« Ô vérité palpable du désir ! »). Et Gide termine ainsi : « Ici commence un nouveau livre ». Le récit pourrait en effet continuer : il suffirait d’accrocher un nouveau maillon à la chaîne. Gide s’arrête à temps : le lecteur ne l’aurait pas suivi au-delà, mais ces cinq chapitres, ces cent cinquante pages, se lisent avec curiosité et avec le sourire. Quel est le sens de tout cela ? Il n’y a pas de message, il n’y a pas de personnage principal, car chacune des figures est le centre d’un chapitre. Il est pourtant question de la foi, de miracles, de la paternité (avec un beau bâtard), de l’amour et il y a un crime. Gide monte sur scène et commente son texte : « Ici, malgré tout mon désir de ne relater que l’essentiel, je ne puis passer sous silence la loupe d’Anthime Armand-Dubois » ; « Il faut bien reconnaître, en effet, que l’art du romancier souvent emporte la créance, comme l’événement parfois la défie. Hélas ! certains esprits nient le fait dès qu’il tranche sur l’ordinaire. Ce n’est pas pour eux que j’écris » ; « Je ne sais trop que penser de Carola Venitequa ». Gide souligne qu’il s’agit d’un roman qu’il invente à sa guise. Il écrit pour le plaisir de mettre en forme un récit dont ni lui ni le lecteur ne sont dupes. Il appelle ce texte une sotie, mot rare désignant une farce ou une pièce critique : il parle de « livre ironique ».

 

Dans sa courte préface, il indique : « La seule question de métier m’importe et je n’aspire qu’à être bon artisan. » En effet, les boulons bien serrés sont invisibles, la construction baroque reste légère et les personnages ont du relief. J’apprends que Gide a passé dix ans à penser à ce texte et à l’écrire ! Voilà beaucoup de persévérance littéraire pour un texte absolument gratuit. Ce roman est d’ailleurs sorti en janvier 1914 : en août de cette année éclatait la première guerre mondiale et rien dans Les Caves du Vatican n’annonce la tragédie. Faut-il le reprocher à Gide ? Il s’est engagé et a pris parti, mais dans des écrits de circonstance, jamais en littérature. Les personnages de ses romans se cherchent mais ils ne se trouvent pas dans l’action publique. A problème personnel, pas de solution collective, semblait penser Gide. Mais dans Les Caves du Vatican, les questions personnelles ne sont même pas posées. Gide joue, invente et brode sur une trame bien trop mince : Les Caves est une œuvre mineure. On ne peut guère même parler d’humour pour ce récit sans profondeur. La question qui obsédait l’écrivain, question existentielle, apparaît au détour d’une page : « Il est si peu d’êtres sur terre qui savent trouver leur emploi. » Gide s’y est sérieusement confronté dans d’autres textes. Non, vraiment, Les Caves du Vatican restent anecdotiques et il faut chercher ailleurs le « contemporain capital », comme on l’a appelé, celui qui a critiqué le colonialisme, défendu l’homosexualité, vanté puis repoussé le communisme (après l’avoir vu de près en URSS).  

 

Laurent Jouannaud - novembre 2011




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