Les Ensablés - "La vie d'un simple" d'Emile Guillaumin (1873-1951)

Les ensablés - 06.12.2020

Livre - Bel - Guillemin - Vie d'un simple


Le prix Renaudot 2020 attribué à Marie-Hélène Lafon pour Histoire du fils nous rappelle que les romans paysans ont souvent recueilli le suffrage des prix littéraires. Récemment, nous évoquions Campagne de Raymonde Vincent récompensée en 1937 par le prix Femina. Cette même année, Jean Rogissart avec son roman Mervale obtenait le Renaudot... Aujourd'hui, nous parlerons de l'admirable Vie d'un simple de Emile Guillaumin qui, par sa facture, fait aussitôt penser à Marie-Claire (Prix Femina 1910) de Marguerite Audoux.
Par Hervé BEL
 


 
Comme elle, Guillaumin est un autodidacte. Avec son seul certificat d'étude, il restera toute sa vie paysan, cultivant trois hectares dans le département de l'Allier; ce qui ne l'empêchera pas d'écrire des poèmes et plusieurs romans, dont cette comète La vie d'un simple qui, à défaut du prix Goncourt 1904, eut un succès retentissant, autant grâce sa qualité intrinsèque que par la personnalité de Guillemin. On s'étonna grandement qu'il fût l'auteur d'un chef-d'œuvre! Des journalistes se rendront même à sa ferme pour vérifier qu'il est bien un fermier comme les autres...

Dans sa préface publiée en Livre de Poche, Jean-Louis Curtis que nos lecteurs connaissent bien, soulignait le caractère hors norme de Guillaumin : Chez (Guillaumin), les disciplines de création littéraire sont nourries et vivifiées par un instinct très sûr de la qualité, par un bon goût natif. C'est affirmer une évidence, sans que l'on puisse l'expliquer. Une éducation rudimentaire, une vie dure, une intelligence précoce (premier au certificat d'étude de son canton), sont sans doute des éléments, mais comment rendre compte de "la qualité" littéraire presque spontanée de La vie d'un simple ?

Guillaumin a été un grand lecteur. Jeune adolescent, il trouve dans la littérature une échappatoire à sa vie épuisante de fils de fermier. Il découvre, à l'âge de 16 ans Pierre Loti et Dickens. Il en ressent sans doute l'envie de raconter lui-aussi des histoires. Il écrit ses premiers poèmes à l'âge de dix-sept ans; en publie quelques uns à vingt-et-un dans une revue locale du Bourbonnais. Après la lecture de Jacquou le croquant, il entreprend en 1901 La vie d'un simple, un roman inspiré de ce qu'il a vu de la condition paysanne dans sa famille. Sa force, c'est qu'il la connaît de l'intérieur, et qu'il est capable de la retracer, sans faire d'effets, sans utiliser le "parler" paysan, sans rusticité artificielle.

Il se heurte forcément à cette question que se pose tout auteur désireux d'être vrai: comment raconter une vie où il ne se passe pas grand-chose, une vie répétitive à l'image des saisons, limitée à la surface d'un canton, sans que jamais le lecteur ne se lasse? Là est le miracle. Il y parvient, partant d'un prétexte narratif exposé dans un avant-propos de deux pages.

Le père Tiennon est mon voisin: c'est un bon vieux tout courbé par l'âge qui ne saurait marcher sans son gros bâton de noisetier (...). Ayant vécu longtemps, il se souvient de beaucoup de choses qu'il évoque de façon pittoresque, risquant des opinions personnelles, parfois fort justes et souvent peu banales. (...) Je me suis dit: "On connaît si peu les paysans; si je réunissais pour en faire un livre les récits du père Tiennon..."

Ecrit à la première personne, La vie d'un simple raconte donc la vie de ce vieil homme (de son vrai nom Etienne Bertin) né sous la restauration, fils de métayer pauvre avant de le devenir à son tour, et qui verra se dérouler la presque totalité du XIXème siècle. De ses yeux d'enfant, le petit Etienne croise les vieux soldats de l'Empire revenus à leur terre après des campagnes incessantes - événement traumatique qui a marqué le peuple et lui fera craindre le service militaire (alors de huit ans).

Napoléon sera longtemps le seul élément de l'histoire de France que Bertin connaîtra. Les événements, au-delà de Moulins, qui est La ville avec un grand L, parviennent à peine aux paysans du cru, qui n'y comprennent pas grand-chose d'ailleurs. La révolution de 48 les laisse froid. On a autre chose à penser: subsister, se nourrir et satisfaire le maître, bourgeois indifférent. L'un d'eux, pour désigner Bertin, l'appelle "chose". Un autre refuse que les enfants aillent à l'école (pourquoi faire? dit-il). Il faudra la chute de Napoléon III, la question de la République, pour que le paysan, appelé à voter, soit (à peine) informé.

Mais ce récit n'est pas militant: les maîtres sont critiqués, mais également les "progressistes" hypocrites. L'auteur n'exagère jamais. Jamais ne cherche à embellir à la façon de Sand, ou enlaidir comme Zola. Le monde est dur, le paysan l'est également. Coupable d'un meurtre par accident, Bertin, après un court moment de remords, oubliera bien vite.

On le suit pas à pas, d'abord gardant les cochons, puis engagés dans des taches de plus en plus pénibles. C'est le lot quotidien. Des repas toujours semblables, sauf pendant les noces ou les enterrements. En été des horaires de travail invraisemblables. En hiver, le froid, dans la chaumière vétuste qu'il faut rénover à ses frais. Quelques bons moments: l'amour, le mariage, une petite tromperie que Bertin avoue.

Les tentations du diable, c'est bon pour les riches qui, ne sachant comment tuerleurs loisirs, courent de-ci de-là, au gré des caprices, avec l'espoir de trouver de l'imprévu. Mais une vie si bien remplie aurait dû m'en préserver. Cependant, la cinquième année de mon séjour à "La Creuserie", il m'advint pourtant d'être infidèle à ma femme.

Et le père Thiennon de raconter cette escapade avec humour, jamais trop, où transparaît le plaisir qu'il dut y prendre.

L'absence d'instruction rend les paysans incapables de se défendre face aux propriétaires. Chaque fin d'année, au moment de rendre les comptes, on a peine à les établir. On sait à peine compter, ce qui conduit à des malentendus, et cette certitude du paysan qu'il est forcément victime, et le sera toujours.

Au bout de la lecture, on s'aperçoit que l'on tient dans ses mains, non seulement un excellent roman, drôle, émouvant, suggestif (comme le sont tous les grands textes), mais également un témoignage unique, cette fois non trafiqué, raconté par quelqu'un qui sait de quoi il parle.

Et c'est pourquoi, tout grand lecteur se doit de connaître ce roman qui n'eut pas les honneurs qu'il méritait, mais continue à être régulièrement réédité.
 
PS. On consultera la copieuse biographie de Guillaumin sur Wikipédia, avant de commander La vie d'un simple en Livre de Poche.
 
Hervé BEL Décembre 2020


Emile Guillaumin – La vie d'un simple – Livre de poche – 9782253009993 – 6,20 €


Commentaires
Bonjour,



Merci pour cet article, le second dans cette rubrique (ce qui est assez révélateur...) sur un écrivain de mon département d'origine, après un premier texte que j'ai trouvé un peu dur sur René Fallet... Ce texte donne envie de lire ou de relire "La vie d'un simple", dont le protagoniste emprunte certains des chemins sur lesquels je me suis promené durant mon enfance. En revanche, serait-il possible de rétablir la bonne orthographe du nom de l'auteur (Guillaumin, et non pas Guillemin)?



Merci à vous et bonne journée,



AQP
Bonjour et merci pour votre message encourageante et votre remarque sur Guill(au)min. Inattention coprrigée.

Bien à vous. Les Ensablés.
De rien et bonne journée à vous!



AQP
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