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Les Ensablés - L’incertitude amoureuse de René Laporte (1905-1954)

Les ensablés - 20.09.2020

Livre - Ouellet - Laporte - Incertitude amoureuse


René Laporte est né à Toulouse dans une famille bourgeoise de magistrats et d’universitaires. Il fait des études de droit, mais lance, à dix-neuf ans, une revue bi-mestrielle, Les Cahiers libres, artistiques et littéraires, puis fonde les éditions du même nom qui, entre 1925 et 1934, publieront environ 150 ouvrages.
Par François Ouellet
 


En 1931, Laporte se marie et s’installe à Paris. Lui-même poète d’avant-garde, il publie les surréalistes, qu’il admire profondément. Au milieu des années 1930, tout en étant secrétaire de rédaction de la La Revue de Paris (1934-1936), il est attaché au Service de la presse du Ministère de l’intérieur. On le retrouve ensuite chef du Service de la presse à la Résidence générale de Tunisie jusqu’à sa révocation par le gouvernement de Vichy en 1940. Il travaille quelque temps auprès de Jean Giraudoux au Commissariat de l’information. Mais l’Occupation l’amène à se réfugier à Antibes, où il héberge les résistants de passage. Au moment de la Libération, il est commissaire de l’Information à Toulouse et préside à la reconstitution de Radio-Toulouse. En 1945, la guerre terminée, ayant rendu ses devoirs à la République, Laporte choisit de se consacrer désormais à son œuvre, partageant son temps entre son appartement parisien et sa maison antiboise.
 
Malgré toute ces occupations, Laporte n’a jamais cessé d’écrire et de publier. D’abord de la poésie, puis de la poésie et du roman, enfin, après la guerre, surtout du roman. Cela donne une production équilibrée, en gros une quinzaine de titres dans chacun des genres. Pourtant, et c’est profondément injuste (mais l’histoire littéraire n’est pas à une injustice près), cet écrivain très fertile, brillamment doué, a complètement sombré dans l’oubli. Le temps d’une saison littéraire, la réédition d’un bref roman, Hôtel de la solitude (1944), aux éditions Le Dilettante en 2012, a rappelé l’élégant et émouvant écrivain qu’il pouvait être.
 
Laporte est décédé à 48 ans, bêtement renversé par une voiture. Sa mort prématurée aura-t-elle oblitéré les possibles de la postérité ? Sans doute en partie, comme cela s’est produit pour Emmanuel Bove, Jean Prévost ou Paul Nizan. Mais l’argument a ses limites : Saint-Exupéry est encore une référence, on lit toujours Radiguet et Le Grand Meaulnes vient d’entrer dans la Pléiade. Des ces questions difficiles, nous pourrions discuter longtemps.
 
Pour découvrir le poète, on lira pour commencer Poésie choisie, anthologie composée par Laporte lui-même très peu de temps avant sa mort en mars 1954. Quant au romancier, on peut le découvrir par cet Hôtel de la solitude, mais aussi en lisant à peu près tout le reste, car il n’y a presque seulement que du bon, chez Laporte.
 
Mis à part Le Cheval volant, portrait d’une génération, et le cycle des « Membres de la famille » (quatre romans entre 1948 et 1951), l’essentiel de la production romanesque de Laporte se place sous le signe du rêve et du jeu, lesquels sont moins une attitude que la révélation d’une personnalité complexe, lucide et anxieuse, ironique et inquiète ; le personnage se trouve engagé dans une quête inévitablement malheureuse de vérité, de pureté et d’idéal, qui le divise avec lui-même et le fait osciller entre la connaissance et le mensonge, la réalité et la disposition onirique.
 
Pour ma part, j’ai toujours eu un faible pour ses deux premiers romans, Le Dîner chez Olga (Grasset, 1927) et Joyce (Calmann- Lévy, 1930), que caractérisent une écriture poétique marquée à l’évidence par le surréalisme, la sensibilité poétique de Cocteau et les jeux de langage de Giraudoux. C’est vraiment très beau, assez abstrait (comme il se doit), où le personnage est un « incertain » comme il y en a tant eus dans le roman des années 1920, dont les valeurs et les sentiments sont mal adaptés aux conventions de la vie moderne. L’Incertain (1925), c’était aussi le titre d’un roman de Maurice Betz. Laporte donnait du roman une définition à laquelle il faisait honneur : le roman est « une explication du temps », c’est-à-dire de l’époque à laquelle nous vivons. Dans le tourbillon des Années folles, le personnage tourmenté par une instabilité morale, impuissant à agir, soumis aux aléas de sa conscience, a le vent dans les voiles.
 
Le Dîner chez Olga est explicitement un roman d’éducation sentimentale. Michel Amiot, jeune étudiant à la faculté de droit, est amoureux d’une consoeur très différente de lui, Olga ; pendant qu’il fait son apprentissage dans le lit d’autres femmes, son amour (platonique) pour Olga se développe. Michel est un être sensible et sentimental, il adhère à une vision de l’amour comme absolu, ce que représente Olga pour lui. Mais Michel manque d’assurance, il est en quête de certitudes, et le tâtonnement intellectuel dans lequel il se meut ne lui permet pas tout de suite de comprendre que son amour pour Olga est incompatible avec sa propre sensibilité. L’amour qu’il voudrait lui offrir ? « Un bouquet, des fleurs aux pétales fanés, mais dont la parfum est resté aussi frais, aussi voluptueux, aussi prenant qu’autrefois. » Contrairement à Michel, Olga, en jeune fille moderne, est terre-à-terre : « Je suis une femme construite selon la loi humaine, sans une arrière-pensée d’infini et d’éternel, et cette femme va droit devant elle, toujours le jour, dans le plus de lumière possible », lui dit-elle magnifiquement. Pour sortir enfin du dilemme amoureux dans lequel il se trouve, Michel pousse celle qu’il aime dans les bras d’un ami. C’est une façon comme une autre de vouloir y voir clair et de marquer une sorte de progrès dans la compréhension de soi-même.
 
Joyce est de la même encre, mais avec un côté facétieux plus marqué et une intrigue légère mais ingénieuse. Olivier est un jeune rêveur inhabile à entrer dans « l’âge d’homme », qui refuse le modèle bourgeois d’une vie tracée d’avance. Il s’ennuie, il aimerait apprendre à mieux se connaître. Il a alors une idée : faire passer dans le courrier du cœur du journal une petite annonce mais en se faisant passer pour une jeune fille (qu’il signe Joyce) en quête d’un jeune homme.
 
Un tel quiproquo entre les mains d’un romancier comme René Laporte, c’est de l’or en barre. On imagine sans peine les variations sur la méditation amoureuse auquel peut donner lieu cette Joyce, qui n’est que le reflet d’Olivier mais dont un correspondant (Valentin), au fil de leur correpondance, tombera amoureux ; au point de rendre jaloux Olivier lui-même, qui en vient à s’éprendre de Joyce… de sorte que ce qui est d’abord une plaisanterie devient une confession. Nous sommes ici dans un imaginaire spéculaire, où le rêve est roi et l’amour pureté. Joyce semble avoir pris pour gageure de donner forme au Discours sur le passions de l’amour de Pascal donné en épigraphe du roman : « L’homme n’aime pas demeurer avec soi ; cependant il aime : il faut donc qu’il cherche ailleurs de quoi aimer. Il ne le peut trouver que dans la beauté ; mais comme il est lui-même la plus belle créature que Dieu ait jamais formée, il faut qu’il trouve en soi-même le modèle qu’il cherche au dehors. »
 
L’œuvre de Laporte suit la courbe capricieuse de l’enfant gâté, encore engoncé dans ses rêves, qui prend difficilement pied dans le monde réel. C’est ce que, en 1939, l’écrivain appellera « l’époque somnambule », dont il fera le procès dans un très beau roman écrit en 1941, Le Cheval volant (Fayard, 1943), mené par un narrateur qui pour la première fois prend ancrage dans le monde. Néanmoins, et Hôtel de la solitude écrit dès l’année suivante suffirait seul à le montrer, Laporte ne se départira jamais vraiment de cette figure du rêveur, comme si l’écrivain n’avait cessé, sa vie durant, de s’attarder sur le seuil de la vie adulte. Il en reste une œuvre au sens fort du terme, c’est-à-dire quelque chose qui est de l’ordre de la recherche du sens d’une vie et de la cohérence formelle.
 
L’inconvenance de l’histoire littéraire, ce n’est pas que, dans l’absolu, on ne lise plus tel ou tel écrivain méritoire mais ensablé ; c’est plutôt que, à leur détriment, on se souvienne parfois d’autres écrivains moins estimables. 
 
François Ouellet
Septembre 2020
 
 


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