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Les Ensablés - Chroniques du Lac: “Le vélo” de René Fallet

Les ensablés - 06.09.2020

Livre - Guichard-Roche - Fallet - Le vélo


L’actualité récente a mis le vélo sous les feux de la rampe. La grève des transports de Décembre et Janvier derniers incite des milliers de cyclistes à enfourcher leur bécane pour se rendre au travail, au mépris de la pluie et des frimas hivernaux. Les programmes des candidats aux élections municipales font la part belle au vélo dans les grandes métropoles françaises.

Le déconfinement sacre la petite reine comme La Solution pour respecter la distanciation sociale: multiplication des Corona pistes en milieu urbain, prime de cinquante euros pour la réparation de son vieux biclou, explosion des ventes de cycles, record de passages enregistrés par les compteurs de l’Avenue de Rivoli et du Boulevard Sébastopol à Paris. Bon pour la santé et l’environnement, le vélo s’impose comme le moyen de transport du XXI ème siècle !

Ce brutal engouement vélocipédique et son lot de propos caricaturaux émanant des pro comme des anti vélo, m’ont irrésistiblement fait penser à René Fallet (1927-1983).
 

Par Elisabeth Guichard-Roche



 


Cet auteur d’après guerre, trop rapidement tombé dans l’oubli a laissé de superbes romans, plusieurs fois exhumés dans nos chroniques (lien Paris au mois d’Août, Banlieue Sud-Est, A la fraîche). En revanche, son ouvrage Le Vélo - publié en 1992 et réédité en 2013 pour le centième Tour de France - m’avait laissé un souvenir mitigé. J’avais souri à la lecture des descriptions sur le ressenti du cycliste. J’avais apprécié l’auto dérision de l’auteur sur sa propre condition physique. J’avais goûté l’attachement de Fallet pour sa campagne bourbonnaise. En revanche, l’antagonisme quasi caricatural entre le vélo et la bicyclette ainsi que le propos très masculin, presque misogyne m’avait pesé au fil des pages.

Relire cet ouvrage m’a permis de retrouver avec bonheur l’humour de Fallet et conduit à mesurer l’ampleur de certaines évolutions en l’espace d’une vingtaine d’années. Peut-être une explication à l’ensablement rapide de certains auteurs dont les propos apparaissent aujourd’hui démodés.

L’opposition -que dis-je l’affrontement - entre le vélo et la bicyclette en est un bel exemple que je pardonne à Fallet tant son style est tranchant. La bicyclette, c’est la bécane tordue du facteur, le biclou rouillé du curé, la charrue de la grand-mère, la sœur jumelle de sa machine à coudre. La bicyclette, c’est le percheron couronné, le véhicule utilitaire. En raccourci violent, le tracteur auprès du bolide de formule1. On la reconnaît sans mal, la gueuse, à sa grosse selle camuse à ressorts, à ses garde-boue, à ses porte-bagages, à ses pneus d’arrosage, à sa sonnette, à sa lanterne et, surtout, à son guidon informe de toutes sortes, sauf la noble dite « de course »... Cet objet ridicule et laid me répugne. Je le hais, avec ses révoltantes poignées de caoutchouc, encore plus atroces depuis qu’elles sont de plastique.

Désolée Monsieur Fallet, nous sommes nombreux à pédaler sur une bicyclette - que nous n’hésitons d’ailleurs pas à appeler vélo-, à remplir nos sacoches pour partir en randonnée ou velotaffer, à mesurer la nécessité de la sonnette sur les pistes cyclables, à apprécier d’être vus et visibles grâce à un bon éclairage, à limiter les crevaisons en choisissant des pneus robustes, à refuser d’être couvert de boue du sommet de la tête au bas du dos..., à nous sentir ridiculisés presque méprisés à la lecture de ces lignes. Les temps changent: le vélo retrouve progressivement une place dans les déplacements quotidiens et les randonnées au long cours.

L’évocation des marques de vélo prestigieuses ( « Génial Lucifer » et « Sauvage-Lejeune) et des noms de coureurs cyclistes (Poulidor, Mercks , Anquetil) résonnent avec nostalgie, mais combien s’en souviennent encore aujourd’hui ?
Le propos, même sous couvert d’humour, revêt parfois un côté machiste terriblement daté et rebutant pour la lectrice. Elle (la bicyclette) déshonore autant la sainte velocipédie qu’une femme sans grâce ni charme ni attrait rabaisse le sexe féminin à la physiologie la plus élémentaire. Il est « boulot-métro-dodo ». Le vélo, messieurs, c’est « Garbo-Bardot- Moreau ». Et oui, difficile d’oublier que le peloton est un univers masculin!

Au-delà de ces réflexions démodées, Le Vélo regorge de vérités immuables, maintes fois ressenties par tout cycliste, que la plume de Fallet rend irrésistibles.

Tout d’abord, le vent, redoutable ennemi qui souffle toujours de face! Tel le veau d’or, le vent est toujours debout. Le fameux « vent dans le dos » n’est qu’un mythe, un atmosphérique monstre du Loch Ness.

Ensuite, les côtes qui, imperceptibles en auto, requièrent de pousser sur les mollets et changer de braquet régulièrement. Dans mon fief bourbonnais, où m’attend ainsi que la Paimpolaise mon vélo, c’est encore bien pis. Moi qui n’ai physiquement rien du petit rat de l’Opéra, je vis les vacances en danseuse. On use peu de selles, sur cette terre accidentée, on est si peu dessus!

Enfin, la cohabitation avec les voitures qui appelle une vigilance de tous les instants. Sur ce point, je me remémore régulièrement la verve aiguisée de Fallet lorsque je croise un camion. A votre seule vue, il s’élance alors à toute vapeur et vous croise à cent à l’heure en un mugissement de tonnerre, en un tourbillon noirâtre de miasmes de pétrole mal raffiné. Ce qui serait peu de chose, trois fois rien, si la bête pharamine ne produisant un déplacement d’air qui déracine les chênes les plus drus et vous cloue au bitume ainsi qu’un papillon sur un bouchon.

Le Vélo est également l’occasion de retrouver le plaisir de Fallet pour les virées entre copains ainsi que des souvenirs de jeunesse dans la banlieue sud-est, comme autant d’invitations à lire ou relire ses romans passés.

Les passages consacrés aux différentes courses cyclistes suivies par l’auteur - à ses heures chroniqueur pour différents journaux-se lisent aisément y compris pour un lecteur non aguerri. Les grandes classiques se succèdent. Paris-Roubaix -en compagnie de Georges Brassens- est l’occasion d’un commentaire savoureux sur les vestiaires: Vieux jockey qui sent l’écurie, j’aime cette rude odeur de l’embrocation, ce Chanel n°5 du sport.

Le Tour de France trône en vedette, faisant l’introduction de l’ouvrage: Le Tour de France est né à Villeneuve-Saint-Georges. Moi aussi. Lui en 1903, moi en 1927. Il inspire à Fallet une réflexion qui renoue avec le contexte actuel. Quand le Tour de France n’a pas lieu, c’est comme par hasard, le tour des catastrophes. Qu’on en juge plutôt: il ne manque au palmarès de cette épreuve bientôt septuagénaire que quelques lignes, et elles correspondent fâcheusement aux années noires des deux dernières guerres mondiales . A l’heure où j’écris ces lignes, le Tour de France 2020 est maintenu, avec un départ différé de début Juillet à fin Août.

Elisabeth Guichard-Roche - Août 2020.




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