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Les Ensablés - "Captain Cap" d'Alphonse Allais

Les ensablés - 18.10.2020

Livre - Aderhold - Alphonse Allais - Captain Cap


« Jetons par-dessus bord paperasses et registres, et avec les ronds de cuir de ces incapables, faisons des bouées de sauvetage. »
Tel est l’un des principaux points de la profession de foi d’Albert Caperon, dit Captain Cap, candidat aux élections législatives de 1893. « Anti bureaucrate » et anti européen » il se présente comme un aventurier qui a passé « les trois quarts de sa vie sur mer et les deux tiers de son existence sur les terres vierges. »
Par Carl Aderhold


 

L’homme a plein d’idées pour cette circonscription qui couvre à peu près le 9e arrondissement de Paris : aplanissement de la butte Montmartre, faire de Pigalle un port de mer, prolonger l’avenue Trudaine jusqu’à la Concorde (« par quel bout ? demandent les électeurs. Par les deux bouts ! ») et surtout, point d’orgue de sa vision, la création d’un tunnel polyglotte qui serait divisé en compartiments où l’on enseignerait toutes les langues. Les parents déposeraient à l’entrée leurs enfants de six ans et iraient les récupérer dix ans plus tard à la sortie…
On l’aura compris, près d’un siècle avant la candidature de Coluche à l’élection présidentielle de 1981, celle du Captain Cap est un canular porté par un comité de soutien prestigieux dans lequel on trouve le dramaturge Courteline et surtout l’humoriste Alphonse Allais, véritable directeur de campagne de l’infortuné Captain Cap qui recueille malgré tout 176 voix !
Sur sa lancée, Alphonse Allais décide d’écrire une biographie, la plus complète possible, de ce personnage, avec en sous-titre « ses aventures, ses idées, ses breuvages ». Car le Captain Cap est un grand amateur de cocktails dont l’auteur nous donne les multiples recettes, de l’ « Alabazam coktail » au « Whisky stone fence » en passant par le «gin cling » ou le « pick me up » à base de jus de citron, de grenadine, de kirsch vieux et de Saint-Marceaux sec, auquel il convient d’ajouter une tranche d’orange.
Cet ouvrage illustre à merveille l’humour et l’imagination d’Alphonse Allais.
Né en 1854 à Honfleur, il est destiné à reprendre la pharmacie paternelle avant de rallier Paris et de rejoindre les milieux de la bohême littéraire. Il se fait connaître peu à peu par ses chroniques où se mêlent l’absurde et le pince-sans-rire. Il prend la direction du journal Le Chat noir et collabore à d’autres comme Gil Blas…
Les aventures du Captain Cap présentent toutes les facettes de son talent. Disons-le tout de suite, Alphonse Allais ne recule devant rien. Pour fournir les journaux en copie, il n’hésite pas à tirer à la ligne. Cette contrainte s’avère pour lui une source inépuisable d’inspiration comme dans cet article où apprenant une nouvelle surprenante, il écrit « Mon sang ne fit pas cent tours, mon sang ne fit pas cinquante tours, mon sang ne fit pas vingt tours (j’abrège pour ne pas fatiguer le lecteur), mon sang ne fit pas dix tours, mon sang ne fit pas cinq tours. Non, mesdames ; non messieurs, mon sang ne fit pas seulement deux tours. Vous me croirez si vous voulez : mon sang … Mon sang ne fit qu’un tour ! »
Il y a chez Allais un plaisir évident de manier les mots, de dérouter, de surprendre son lecteur par des jeux incessants. Ainsi dans Captain Cap, son héros, déjà détenteur du temps pour la descente de l’escalier de six étages, est recordman du monde du millimètre sur vélo. Il prévoit d’expliquer sa méthode dans « son prochain ouvrage (sous presse) : Les Confessions d’un enfant du cycle » …
La force d’Allais c’est de mâtiner ses fantaisies les plus absurdes d’un discours scientifique : le lecteur est partagé alors entre le rire et le doute. Il faut dire que l’humoriste a suivi des études en pharmacie et a même selon diverses sources, fait des recherches poussées sur la photographie couleur ou la synthèse du caoutchouc et aurait déposé le brevet du café soluble lyophilisé près d’un demi-siècle avant Nescafé !
Le Captain Cap lui se contente d’avoir découvert au Canada une carrière de charcuterie. Les lecteurs souriront à cette idée mais l’explication avancée par Allais est des plus convaincantes : « Aux environs d’Arthurville, existait, en pleine forêt vierge (elle était vierge alors), un énorme ravin en forme de cirque, formé par des rocs abrupts et tapissés (à l’instar de nos Alpes) de mille sortes de plantes aromatiques, thym, lavande, serpolet, laurier-sauce, etc. »
La forêt peuplée d’antilopes, de cerfs de biches, de lapins, de lièvres, etc. fut victime d’un incendie. Les animaux trouvèrent refuge dans l’énorme ravin où ils moururent par étouffement à cause de la température excessive du feu. « Non seulement le gibier mourut, mais il fut cuit. Tant que la température ne fut pas revenue à sa norme, toute cette viande mijota dans son jus (ainsi que l’on procède dans les façons de cuisine dites à l’étouffée). »
Par la suite les matières lourdes comme les os, la corne, la peau glissèrent dans le fond tandis que la graisse remontait et se figeait à la surface. Le tout parfumé par les herbes aromatisées qui tapissaient le ravin… Ainsi naquit la carrière de charcuterie…
Les aventures du Captain Cap tant en Amérique que dans les Balkans (qu’il propose de raser en versant la terre dans le détroit des Dardanelles pour régler la crise géopolitique qui agite les grandes puissances dans cette région) sont innombrables et toutes plus loufoques les unes que les autres. Successivement on découvre que l’honorable Captain est dresseur de moules (il parvient à leur faire faire un numéro de castagnettes), qu’il a failli être ruiné en se lançant dans la spéculation de la peau de musaraigne. Il a également un projet pour communiquer avec les habitants de la planète Mars : faire assez de bruit pour attirer leur attention et pour y parvenir, « mobiliser, pendant une heure toutes l’espèce humaine, tous les animaux, toutes les cloches, tous les pistolets, fusils, canons, toutes les assemblées délibératives, tous les orchestres, depuis celui de Lamoureux jusqu’à la Musique municipale de Honfleur et la fanfare de la reine de Madagascar, etc., etc. les pianos, les belles-mères, en un mot tous êtres ou objets capables de produire un son. »
La plupart des critiques insistent sur le côté « gratuit » de son humour. Dans sa jeunesse, il a été un des piliers de « l’école fumiste » connue pour ne rien prendre au sérieux et multiplier les canulars. Certes, Allais s’est toujours tenu à l’écart des débats politiques. Lorsqu’on l’interrogeait sur l’Affaire Dreyfus, il répondait imperturbable : « J’ai mon idée sur tout ça, mais c’est mon affaire. » Pourtant contrairement à un certain nombre de ses collègues au Chat Noir, il n’a jamais rallié le camp nationaliste et antisémite. De fait, sa seule intervention publique, c’est d’avoir signé une protestation en faveur d’un anarchiste. Il s’est surtout attaché, me semble-t-il, à pointer les travers de son époque. Dans Captain Cap, il moque les manies, les entichements de ses contemporains comme cette propension, en pleine révolution industrielle, à créer des sociétés par actions, des entreprises spéculatives. Le Captain lui-même est vice-président du Syndicat général des baleiniers de Corrèze et préside la Nouvelle société centrale de lavage des confetti parisiens, qui selon les dires d’Alphonse Allais peut présenter des perspectives intéressantes pour la petite épargne.
Ironisant sur la propension de ses contemporains à (déjà) penser que c’était mieux avant, il ponctue nombre des événements qu’il raconte par un « comme c’est loin… » à la nostalgie feinte. Surtout en parodiant les programmes électoraux des candidats de la toute jeune IIIe République et en fabriquant de toutes pièces une candidature farfelue, il raille la bêtise des électeurs bernés par les flots de promesses politiques.
Il y a chez Allais une façon toujours discrète, élégante à prendre ses distances avec les croyances de ses contemporains et ce n’est pas là un de ses moindres mérites que d’amener le lecteur par le rire à s’interroger sur ses opinions, ses convictions. Allez un petit dernier pour la route : « Il est très avantageux de porter un titre nobiliaire. Être ʺde quelque choseʺ, ça pose un homme comme être ʺde Garenneʺ, ça pose un lapin » …

Carl Aderhold Octobre 2020


Commentaires
résumé enlevé et une découverte qui va me plaire, je le sens. Super ! Merci
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