Ile : les racines, comme une entrée en légende

Mimiche - 19.10.2020

Livre - Siri Ranva Hjelm Jacobsen - Ile Grasset - Iles Féroé


ROMAN ETRANGER - A mi-chemin de l’Écosse et de l'Islande, perdues au milieu de l'Atlantique Nord : les Îles Féroé.
 
 
 
 Juste avant la dernière Guerre, Marita est partie rejoindre Fritz, son fiancé, au Danemark où il était allé faire des études. Au départ, il voulait y faire des études d'ingénieur puis, ensuite, revenir sur les Îles et travailler à la centrale hydro-électrique : la vie de pêcheur, celle de tous les hommes de ces Îles battues par les vagues de l'Océan, ne lui paraissait offrir aucune perspective désirable. Mais il fallait beaucoup d'argent pour cela : alors il est seulement devenu instituteur au Danemark.
 
Ils s'étaient accordés : « lui partait, elle restait ». Elle a donc patienté une année entière de séparation avant de l'y rejoindre. Qui aurait souhaité pour sa fiancée de « débarquer, se trouver à la rue, sans emploi, appauvrie, dans cette terre étrangère » ?
 
L'étrangeté, c'est ce pays qui parle une autre langue que celle qui se parle sur les Îles. Pourtant, c'est là que Marita et Fritz vont s'installer, même si, des années après, Fritz, « si ce n'avait pas été pour (la) omma » (la grand-mère), lui, aurait bien voulu rentrer aux Féroé.
 
Mais leur fille est née là, elle y a grandi, y a fait des études, a rencontré, beaucoup plus tard, son futur mari. Danois, lui ! Et elle a contribué ainsi à les ancrer dans une émigration qui n'avait initialement rien de définitif.
 
Leur petite fille est née à son tour sur cette terre d'adoption, mi-féroïenne, mi-danoise. Pas entièrement l'un. Pas entièrement l'autre. Étrangère partout, l'adolescente n'était pas vraiment chez elle sur les Îles lorsque, en famille, tous les étés, ils venaient ensemble retrouver les fratries du « papé » Fritz et de la « omma » Marita et de leurs descendants avec lesquels la petite avait un peu de mal à communiquer dans la langue autochtone.
 
C'est elle, c'est cette jeune fille qui raconte l'histoire de Marita, de Fritz, de tous leurs frères et sœurs : Ragnar le Rouge, Ingrun, Kalle-la-Guibolle ou encore Grand-Tante Asa, tant d'autres, les souvenirs de ces vacances en terre « étrange » sinon étrangère. Les histoires connues, imaginées, tues, des uns, des autres, des Îles.
 
Comme une entrée en légende.
 
 
Le roman de Siri Ranva Hjelm Jacobsen est une sorte d'immense commode dont elle ouvre un à un les tiroirs pour raconter tout ce qui s'y trouve rangé, caché, imaginé, rêvé.
 
C'est à la découverte d'Îles, bien minuscules, au milieu de l'Océan où les vagues, le vent, les moutons et les hommes cohabitent, que les souvenirs qu’égrène sa narratrice nous amènent. Un pays de légendes où les Îles se promènent (voguent ?) au milieu des eaux sans toujours se fixer. Un pays où les trolls n'aiment pas être dérangés dans les rochers où ils ont élu domicile !
 
C'est un pays qui trouve son identité dans sa langue, laquelle accroît le lien qui unit toute la population face au monde extérieur, face aux étrangers.
 
C'est Clochemerle dans l'Atlantique où tout se sait mais aussi où tout se tait. Où les nouvelles se propagent plus vite que le vent ne peut les porter. Mais où les secrets aussi peuvent rester enfouis à jamais dans les mémoires qui ne veulent plus se souvenir. Grâce à l'excuse facile de la tête qui se perdrait avec l'âge. La tête à laquelle les années diminueraient les facultés, inexorablement. Pieux mensonge.
 
Mais cette histoire est surtout une question obsédante : pourquoi émigre-t-on ? Et que se passe-t-il quand on émigre ?
 
Les réponses ne sont pas aisées au-delà de l’ « essaimage biologique de la migration ». Les raisons du départ de la première génération (« une lourde pierre qui se déplace de sa propre force ») ne sont pas celles que la deuxième utilise pour rester (« devenir quelqu'un, gagner sa place ») et encore moins celles de la troisième (« libre de culture » mais qui « dit son nom avec fierté au milieu d'étrangers et à voix basse parmi ses compatriotes ») qui ressent toujours l'insondable vide de ce qui lui aura échappé de ses racines.
 
La langue ne fait-elle pas fourcher la notion de « compatriotes » pour qui est « à moitié chez [lui] dans son pays, à moitié chez [lui] dans son langage » ?
 
Que deviennent les souvenirs quand ceux qui sont à leur source ont disparu et que s'éloigne peu à peu toute l'ambiance qui en ressassait l'empreinte culturelle au quotidien ? Qu'est-ce que la troisième génération va bien pouvoir transmettre à son tour, elle qui n'a plus eu accès aux codes de la continuité quotidienne d'une transmission ?
 
Seul l'arbre généalogique garde une trace que le métissage oublie peu à peu.
 
Ce livre raconte combien il est important de ne pas perdre nos traces, de ne pas oublier ces racines qui, mêlées, portent en elles la source d'une universalité humaine qui ridiculise les frontières et toutes leurs conséquences.



 
Siri Ranva Hjelm Jacobsen, trad. Andréas Saint Bonnet – Ile – Grasset – 9782246819837 - 18,00 €


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