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François Cheng, rencontre de l'Occident et de la pensée chinoise

Jean-Luc Favre - 24.02.2020

Livre - François Cheng - ecriture quête sens - poésie langues


ESSAI – Poète, romancier, essayiste, mais aussi calligraphe, François Cheng est un être et un auteur passionnant et attachant à plus d’un titre. Plonger dans cette œuvre riche et singulière réserve toujours quelques découvertes qui amplifient le sens de toute lecture : celle-ci se veut un tant soit peu approfondie, tournée principalement vers une quête qui n’a rien de fortuit.



 
Or, toujours elle se cherche au sein d’une culture d’adoption où transparait un certain nomadisme à travers les mots, et de manière plus certaine un attachement sincère à la langue originelle. Comme si l’exil, ou l’exode avait pour vocation de faire se côtoyer les contraires, au sein d’un monde paradoxalement uni et harmonieux dans lequel les principes s’apprivoisent et s’élaborent sur une fonction d’échange et de lucidité. Et pour cause la vie de François Cheng, notamment au cours de ses jeunes années n’aura pas toujours été facile, tant s’en faut !  
 

Vers la conquête d’une langue qui se dérobe


Issu d’une famille de lettrés, il quitte son pays natal la Chine, pour fouler la France. Nous sommes en 1949, le post-adolescent est à peine âgé de 19 ans. Un âge où la liberté et le sentiment d’appartenance jouent un rôle considérable dans le développement de la personnalité, à condition toutefois de maîtriser la culture de sa nouvelle patrie.

Et ce n’est pas le cas pour le jeune Cheng, lequel qui en est bien conscient entend bien s’immerger rapidement dans la langue et l’histoire de son pays d’adoption. Il s’inscrit alors à l’Alliance française, tout en suivant des cours à la Sorbonne, mais plus encore il fréquente assidument la bibliothèque Sainte-Geneviève, où il dévore des quantités de livres. « Je lisais toute la littérature occidentale de manière méthodique. » 

Et plus particulièrement celle du XVIIe et du XVIIIe. « Ma passion pour la langue française m’a rendu infiniment sensible aux signes comme unité de vie et comme présence charnelle », confiera-t-il plus tard. Il s’agit néanmoins pour le jeune étudiant d’une véritable épreuve qui se déroule au cours de ces longues années, dans la solitude et le dénuement le plus total.

« Vers la fin des années cinquante, j’ai été pris de découragement (…) J’étais en perdition aussi bien sur le plan matériel que sur le plan de l’esprit. Je n’avais pas de diplôme véritable et pas encore de métier .». Finalement à force d’efforts et de combativité, chez lui c’est une vertu ! Il finira par présenter un mémoire intitulé, Analyse formelle de l’œuvre poétique d’un auteur des Tang, Zhang Ruoxu (1970), devant un jury prestigieux composé notamment de Roland Barthes et Julia Kristeva desquels il se fera remarquer.

D’ailleurs peu de temps après, il reçoit sa première commande des éditions du Seuil, une analyse de la poésie chinoise à travers la méthode structuraliste. Et c’est seulement en 1977 qu’il publie un ouvrage qui ne passe pas inaperçu, L’écriture poétique chinoise, suivie d’une anthologie de la poésie Tang. « Le destin a voulu qu’à partir d’un certain moment de ma vie, je sois devenu porteur de deux langues, chinoise et française… Deux langues complexes que communément on qualifie de “Grandes” chargées qu’elles sont d’histoires et de cultures. »

À partir de cette période faste, le jeune Cheng a pour ainsi dire le pied à l’étrier. Il a fini par adopter et conquérir la langue française et il bénéficie d’une reconnaissance grandissante. De nombreux ouvrages se succèderont par la suite. Entre 1993 et 1998, il ne publie pas moins de douze recueils de poésie. Il est élu à l’Académie française en 2002. Ultime récompense ! 
 

Construire sur la permanence des éléments


Cet ouvrage intitulé Ecriture poétique  et quête de sens, faisant suite à un colloque de l’Association Régionale des Diplômés des Universités d’Aquitaine, se veut en quelque sorte une synthèse logique de l’inspiration de l’auteur qui affirme dans ces lignes les grands thèmes qui ont guidé sa vie avec une philosophie qui trouve sa source dans le souffle primordial qui se déploie de manière harmonieuse au sein d’un cosmos demeurant ouvert et qui tend vers une progression où les rythmes s’équilibrent et s’enchevêtrent presque naturellement.

Le principe ternaire en quelque sorte bercé par le Yin (féminin) et le Yang (masculin) — le vide médian — et puis il y a la beauté, qui va dans le sens de la voie, « alors que la beauté pervertie va dans le sens de la destruction », il existe cependant une force supérieure qui inverse les signes et les symboles. « Que la moisissure se mette à fonctionner en évoluant, il y a de quoi s’étonner davantage. Qu’elle tente irrépressiblement vers la beauté, il y a de quoi s’ébahir. Au petit bonheur la chance donc, la matière un beau jour est devenue belle. À moins que dès le début la matière ait contenu en potentialité, une promesse de beauté, une capacité à la beauté. »

Et y aurait-il sans cette formulation, un accès singulier au mysticisme ? Et tenant compte des deux traditions chères à l’auteur, il se pourrait bien en effet, qu’il existe une jonction possible entre deux mondes qui tantôt s’opposent et tantôt se complètent en justifiant d’une réelle osmose.

Ce n’est d’ailleurs pas pour rien, que Cheng, outre Confucius, et Lao Tseu, se soit également emparé « charnellement », de Saint Augustin, Sainte Thérèse d’Avila, Saint Jean de la Croix, et bien évidemment Saint François d’Assise. Son prénom. Pour conclure sereinement : « Autant je fais mien tout ce que l'Occident a acquis de positif sur le plan d’une pensée dualiste qui comporte certes ses limites et ses dangers, ou concernant la philosophie du sujet dont résulte la notion du droit et de la démocratie, autant je n’abandonne pas certaines notions fondamentales de la pensée chinoise. »

Autrement dit, la volonté de François Cheng d’inscrire son œuvre dans la permanence des éléments, « autant que le fleuve les porte », sans jamais se soumettre à la rupture inévitable qui parfois en découle. Une œuvre de passeur en quelque sorte. En une nuit/A l’insu des vivants et des morts/S’ouvre la terre au désir.

Comme une ivresse au matin du monde.  


collectif Ardua – François Cheng : écriture et quête de sens – Passiflore – 9782379460159 – 20 €


Commentaires
Bonjour,

Je me permets d’apporter une précision à votre article concernant l’ouvrage Écriture et quête de sens que vous évoquez. Il ne s’agit pas d’un essai écrit par F.Cheng, mais des actes du colloque, consacré à son œuvre par l’association ARDUA en mars 2019 à Bordeaux, publiés par les Éditions Passiflore. Ce livre comprend les articles des participants qui ont abordé les grands aspects de cette œuvre riche et dense. J’ai dirigé le colloque et la publication de ce recueil. A la fin de l’ouvrage, se trouve un texte inédit de F.Cheng, constitué par ses réponses aux questions que je lui avais posées. Merci d’avoir évoqué notre ouvrage.

Cordialement,

F.Marié Liger
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