Enfant de perdition : le roman d’une décennie ?

Jean-Luc Favre - 14.01.2020

Livre - Enfant perdition - Pierre Chopinaud


Comme un grand nombre de jeunes gens de sa génération en quête d’une histoire personnelle au sein d’un monde en pleine ébullition et pas toujours compréhensible dans ses réelles motivations, Pierre Chopinaud fait un peu figure d’un personnage de théâtre épique et grandiose. Il est marqué par les événements de son époque, souhaitant s’y impliquer de plain-pied sur une scène aux multiples facettes dont il revendique les aspirations, y compris les plus souterraines, dans un décor évocateur et assurément perceptible. Et là, il s’engouffre presque innocemment, sans pour autant vouloir anticiper comme culpabiliser sur un avenir faussement déterminé.



 
Engagé comme volontaire au milieu des années 2000, dans le sud de l’ex-Yougoslavie auprès des populations minoritaires déportées par les guerres, qui rappelons le débutent aux abords des années 90 et qui affectent les six républiques qui composent ce pays, avec un coût humain et matériel dramatique aux frontières mêmes de l’Europe, menaçant l’équilibre politique du vieux continent. Il devient alors tout naturellement traducteur du romani, comme pour justifier sa pleine et soudaine vocation.

Ne rien perdre de ce qui existe et faire exister en amont ce qui semble perdu. Des rencontres marquantes aussi qui jalonnent son parcours, Armand Gatti, et Pierre Guyotat, deux écrivains majeurs qui versent volontiers aux limites de l’extrême et des références littéraires clarifiantes, Chateaubriand, Proust, Faulkner, Jean Genet, mais aussi Pasolini. Aussi Pierre Chopinaud ne se contente-t-il pas d’observer le déroulement des événements, il intervient aussi publiquement en interpellant l’opinion sur une situation politique jugée inadmissible et révulsante, en faveur de l’émancipation de groupes minoritaires déplacés.

« Si les camps sont à l’aurore de l’Europe reconstruite, les signes actuels et actifs de sa ruine indiquent qu’ils peuvent aussi bien être le lieu de son prochain crépuscule. Tant que des États d’Europe manifesteront les signes de sa ruine, des Roms et d’autres manifesteront les stigmates de sa désolation. » Une vision et une version pour le moins apocalyptiques avec un arrière-fond quasi biblique, qui va pour le coup faire naitre une interrogation et une réflexion plus lucide, autant que paradoxalement vaporeuse, intériorisée en somme bien plus que suggérée, dont un roman naitra quelques années plus tard.

« J’ai commencé d’écrire ce texte en 2015 », affirme l’auteur. Une écriture longue dans son élaboration, précise et pesante dans son affectation pour « aller au fond de soi-même » en quelque sorte. On l’aura compris, Pierre Chopinaud est un être avant tout sincère dans sa démarche structurante avec la volonté d’en démordre avec l’ignorance des procédés et des faits. 
 

Des personnages qui revendiquent leur appartenance


« C’est un roman que je me plais à dire féérique qui raconte un peu l’initiation, la croissance au monde d’un narrateur, de sa naissance jusqu’à l’âge préadulte, jusqu’à peu près, 17 ans et qui nait en France dans la région du Sud-Est, près de Lyon et qui va à mesure du développement, de la croissance de son esprit et de son corps se confronter au monde dans lequel il nait avec une dimension politique, émotionnelle, affective, sociale. »

Le décor est ainsi planté qui suppose en amont, une pleine conscience de l’être et de son devenir au sein d’une société contemporaine, qui subit des chocs traumatiques et récurrents, sans pour autant en comprendre les véritables mécanismes et fondements, et moins encore les résultats produits.

Pierre Chopinaud lui au contraire entend produire une voix, sa voix, en imaginant et décrivant des personnages aussi réels que fantasmés qui induisent une trame édictée sur la base du vécu mettant en jeu, des processus d’élaboration psychologique d’une rare et douloureuse intensité parfois. Se côtoient ainsi dans ce roman inégalable une kyrielle d’entités humaines toutes liées par un récit commun, Abraham, Vautrin, Omar, Jonathan, le directeur de la tranquillité, Sidonie, Adolorée, Antoine dit Tony, Ada, Éloi.

Et quelques autres encore, et bien entendu le puissant narrateur de l’étrange épopée, dont on apprend incidemment qu’il est fils d’une mère italienne émigrée et d’un père « fabricant de crânes » biologiste dans un laboratoire de vivisection. Une parfaite symbolique ! 
 

Une langue confortant le sens de l’histoire vécue


Dans une telle ambition de restitution des images ou des formes, c’est selon, fallait-il encore que l’auteur invente sa propre langue capable d’accueillir sans assujettir sur le plan normatif un imaginaire pour le moins fécond et tourmenté, voire littéralement torturé, sans denaturer le sens de la proposition initiale narrative et romanesque par défaut.
 
« La phrase elle-même est très spécifique, une forme syntaxique assez inhabituelle qui charrie effectivement sans doute des éléments soit de langues étrangères, soit des formes antérieures oubliées de français qui resurgissent. Ce n’est pas tant une construction intentionnelle et consciente, bien que parfois il y a le souci du rythme très important dans la phrase qui commande à certaines inversions pour des retombées rythmiques recherchées, mais au-delà de çà, je pense que çà vient pour moi d’une pratique que j’ai aussi de la lecture de textes de l’ancien français par exemple.. Par goût, par intérêt .».

À cet endroit il y a donc bien le caractère pensé d’une certaine sublimation linguistique qui se veut à la fois transversale dans sa réécriture, mais également en phase avec le sujet traité. Non pas un exercice de genre, mais plutôt une tentative de dépassement des thèmes abordés, par et avec l’aide de la langue forgée aux mutations grammaticales. Un traitement particulièrement audacieux qui place le lecteur dans une situation fort délicate. On n’entre pas en effet dans le roman de Pierre Chopinaud comme dans un moulin.

La porte ne s’ouvre pas forcément d’entrée de jeu, elle nécessite de faire quelques efforts. Certes les outils sont donnés avantageusement, mais l’organisation elle, n’est pas nécessairement négociable, parce ce que l’auteur a précisément brouillé les cartes au sein d’une filiation qui évolue dans une géographie absorbante et solitaire malgré elle qui donne l’impression vraie ou fausse que les personnages eux-mêmes ne savent pas vraiment qui ils sont. Ni où ils vont.

Ou à l’inverse le sachant trop bien, ils préfèrent se cantonner dans l’expression du passé, fut-il dramatique et barbare et qui ne soit pas pour le coup un simple réseau d’échanges perméables et abscons délibérant sur le sens d’un avenir incertain.

« Le purgatoire est une zone qu’inventent les vivants pour se défendre du retour parmi eux de ceux qu’ils ont fait disparaître, dans l’attente d’un enfer dont ils ne reviendront pas .» Une chose est sûre et j’en suis intimement convaincu, ce premier roman un peu imprévu, est un ouvrage majeur qui va certainement marquer la décennie ou au moins toute une génération.


Pierre Chopinaud – Enfant de perdition – POL – 9782818047910 – 24,50 €
 


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