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Agnès Martin-Lugand : “Et sans dire un seul mot te mettre à rebâtir”

La Licorne qui lit - 09.06.2020

Livre - Agnès Martin Lugand - résiliences roman couple - familles roman


ROMAN FRANCOPHONE – Alors mes licorneaux et mes licornettes, on profite de ce déconfinement ? Spritz en terrasse, ravalement capillaire, petites emplettes estivales, longues balades à plus d’un kilomètre de chez vous, achats compulsifs de bouquins — CHEZ VOTRE LIBRAIRE — pour renflouer votre PAL, et tout ça sans attestation ! Ouiiii, j’acquiesce, je plussoie, je lève ma patte : qu’il est bon de retrouver cette liberté dont nous avions quelque peu oublié la valeur ; qu’il est agréable, voire même émouvant, de revoir nos proches en vrai ! Je suis moins enthousiaste quant au retour des embouteillages, du stress et des déchets que je vois flotter dans la Seine.



 
J’entends, çà et là, des philosophes, des penseurs et autres pseudo-experts débattre du monde d’après, des changements d’habitudes, des bouleversements des modes de consommation, des envies d’autre chose. Qu’allons-nous réellement faire de cette expérience ? Allons-nous la transformer en quelque chose de positif, constructif, utile ? Saurons-nous prendre un nouveau départ ? Serons-nous résilients jusqu’au bout, comme nous l’avait si gentiment demandé Emmanuel, alors que nous entrions en guerre contre le virus ? 

Sans vouloir entrer dans des considérations politiques, je ne suis pas certaine à l’époque d’avoir saisi cette exigence de résilience. Car le terme, malgré sa popularité actuelle, demeure abstrait : comment mesure-t-on la résilience ? Sommes-nous tous égaux face au mécanisme de résilience ? Chaque épreuve déclenche-t-elle cette aptitude à rebondir vers l’harmonie ?
 

Être détruit, tout d'abord


Hasard d’un calendrier chamboulé, il se pourrait bien que le dernier roman d’Agnès Martin-Lugand m’ait aidée à appréhender la notion de résilience, ses contours, ses causes, ses conséquences. Être résilient ne correspond pas à un simple retour à un équilibre antérieur suite à un choc ou un traumatisme. Il s’agit « bien au contraire de profiter de cette expérience de rebond et du statut qu’elle prodigue pour ouvrir de nouveaux horizons, inexplorables par ceux qui n’en sont pas — ce dont il est question est donc de vivre grâce au malheur » (voir La résilience comme attitude face au malheur : succès et usages des ouvrages de Boris Cyrulnik Resiliency as an attitude towards contingencies: success and uses of Boris Cyrulnik’s books Nicolas Marquis).

Nos résiliences nous raconte l’histoire, banale ou presque, d’un couple, d’une famille, qui, suite à un évènement brutal, subit, inattendu, va devoir apprendre à se reconstruire, se réinventer, se reconnaître, revivre grâce au malheur. Ava, la narratrice, dirige avec succès et passion une galerie d’art, que son père lui a léguée quand il a compris qu’elle était en âge de voler ses propres ailes. Elle est mariée à Xavier, vétérinaire, qui parcourt le monde pour sauver les animaux. 

Ils sont les parents de deux charmants bambins, Pénélope et Titouan. Ava et Xavier s’aiment tendrement, passionnément ; ils se font confiance ; ils se complètent ; ils se laissent respirer. Ava a tout pour être heureuse. Jusqu’au jour où tout bascule, jusqu’au jour où le château de princesse, qui semblait si solide, s’écroule. Comme à chacun de ses retours de voyage, Xavier a besoin de quelques jours de réadaptation. Mais cette fois-ci, avant même qu’il ait le temps de retrouver ses repères, il est victime d’un accident de moto. 

Il heurte une cycliste. Hospitalisation, coma, opérations, rééducation, dépression. Il ne sera plus jamais comme avant. Et comme dans tout drame, les dommages collatéraux sont immenses. Rien ne sera plus jamais comme avant, pour personne.
 

Avant de se reconstruire


Xavier s’isole, se mure dans un silence agressif, rejette ceux qui lui tendent la main, refuse l’aide et la bienveillance d’Ava. N’acceptant pas sa situation de dépendance, il est dévoré par un sentiment quasi obsessionnel de culpabilité envers la femme qu’il a renversée. Ava va devoir résister et se battre. Se battre pour ne pas couler avec Xavier, se battre contre cette absence cruelle de l’autre, se battre contre cette injustice qui a stoppé net ses rêves et son bonheur.

Soutenue par sa fantasque amie Carmen, ainsi que par son père et Idriss, jeune artiste qui expose dans sa galerie, elle va faire preuve de tout le courage et la détermination dont une femme est capable — une pointe de féminisme ne fait pas de mal – pour redonner des couleurs à la toile de sa vie. 

Ou plutôt, repeindre un tableau en intégrant de nouveaux pigments, de nouvelles formes, de nouvelles perspectives. Ava et Xavier vont chuter, se faire très mal, se trahir, atteindre leurs limites. Mais comme le dit si bien notre héroïne « plus rien ne compte quand il s’agit de la personne qu’on aime ». Xavier aussi devra faire face à ses démons, apprivoiser ses craintes et se pardonner. 
 
[Premières pages] Nos résiliences

Avec la sensibilité, la simplicité et la tendresse auxquelles elle nous a habitués, Agnès Martin-Lugand nous offre avec ce huitième roman, une bouffée d’espoir et d’optimisme dont nous avons grandement besoin. À des degrés divers, nous sommes toutes et tous en train de remonter une pente que nous avons dévalée sans le vouloir. Nos résiliences nous parle d’amour certes, mais aussi de cette incroyable capacité de l’être humain d’encaisser les coups et les blessures ; de cette force intérieure qui nous permet de guérir et de nous relever. 

En arrivant à la dernière page, sans m’en rendre compte, j’ai compris la résilience. Admettre que l’on ait atteint le fond, conscientiser le trauma et se préparer à remonter cette fichue pente. Remonter oui, mais d’une manière différente, en prenant le temps de contempler le paysage qui a passablement changé et qui ne sera assurément plus jamais comme avant… 

Et surtout, Agnès Martin-Lugand nous rappelle que tout au long du chemin, nous avons le droit de rire, de pleurer, de tomber, de crier, de chanter.


 
Sans jouer les donneuses de leçons, il serait judicieux mes licornettes et mes licorneaux de dresser un mini-bilan de ces deux mois de confinement, pour ne pas oublier ce que nous venons de traverser et essayer de faire un peu mieux, ensemble. Évidemment, l’isolement fut âpre, mais soyons honnêtes, il y a eu aussi de jolis instants de solidarité, de convivialité — même par Zoom — et d’humanité (de licornité). Soyons résilients sur la durée. 

Et petit conseil au Général en chef M. : lorsque vous employez un mot compliqué, soyez un peu pédagogue. Vos concitoyens se poseront moins de questions lors du prochain confinement. Enfin pas que je souhaite un nouveau confinement, c’est mauvais pour ma ligne de ne pas voler. Et toutes ces fraises tagada englouties…

Sur ce, je retourne me vautrer sur mon cumulo-nimbus avec mon smoothie détox kiwi-épinard-gingembre, j’ai tant à lire ! Je reviens vite, promis. En attendant, lavez-vous les mains, gardez vos distances et souriez, 2020 finira mieux qu’elle n’a commencé.


Agnès Martin-Lugand – Nos résiliences – Michel Lafon – 9782749934785 – 19,95 €


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