Le château des animaux : l'avenir est à la non-violence, uniquement

Nicolas Gary - 12.11.2019

Bande Dessinée - château animaux - violence puissance dictature - tyrannie pouvoir


BANDE DESSINÉE – « Cette poule a volé un œuf ! » Condamnation tyrannique, sans appel : la raison du plus fort est toujours la meilleure. Et la mort de tout dissident devient l’inéluctable sort réservé aux traîtres — ceux déclarés comme tels. Il était une fois, dans un château oublié des hommes, des animaux qui vivaient terrorisés : ils avaient un président, pourtant. Aux allures de dictateur…


 

Miss Bengalore, chatte et veuve, mère de deux chatons en bas âge, a dû reprendre le métier de son époux : il faut bien vivre, même si tirer de lourdes pierres pour renforcer l’édifice du Château n’est pas le plus approprié pour une dame. Quand les humains désertèrent les lieux, les animaux, triomphants, avaient clamé leur République, et célébré leur libération. Comment une telle libération a-t-elle pu dégénérer à ce point, pour devenir cette terrifiante dictature, à la gloire de Silvio, taureau puissant et cruel ?

À cause des loups, bien entendu, qui rôdent et menacent l’avenir de la fragile République. Au sein du palais, devenu la résidence du Président et de sa garde de chiens, on ne se préoccupe pas trop de la santé des citoyens, à l’extérieur : le taureau lape des baignoires de champagne, pratique la saillie sur un lit à baldaquin (très résistant…) et ne manque de rien. Il faut préserver les forces du pouvoir, de sorte qu’elles s’exercent contre les dangers présumés de l’extérieur, ou sur ce peuple dont il a la charge.

Il faut parfois des exemples, pour édifier la foule, et rappeler aux citoyens le prix de leur sécurité : la faim, la douleur, la souffrance, la peur ne sont finalement que de moindres coûts, si l’on souhaite jouir de ce que la République peut offrir. Et gare à qui la trouverait ingrate, cette République : Silvio est magnanime devant ses citoyens, mais les chiens, à coups de crocs et de griffes, savent maintenir l’ordre. 

La mort d’un seul a parfois des vertus pédagogiques sur le plus grand nombre.
 

De la Ferme des animaux d’Orwell, au Château de Dorison et Delep, il n’y a qu’un pas : celui de l’optimisme. Et ainsi que l’écrit le scénariste : « George Orwell a donc vu juste. Mais il n’a pas tout vu. » Voici comment une dystopie animalière nous parle avec justesse et de jolis clins d’œil de celles et ceux qui résistèrent à l’oppression sans prendre les armes. De ceux qui, comme le « fakir va-nu-pied » en Inde, ont prôné la non-violence pour s’arracher à l’oppresseur.

Le Château des animaux incarne bien plus qu’une fable chargée d’espoir, et se situe à quelques battements d’aile de colombe du récit terrible d’Orwell. Et ce, justement, en ce qu’il ouvre la porte à une alternative : Big Brother ne l’emporte que si l’on baisse les bras, certain — ou convaincu, par la force des baïonnettes, des écrans ou des cornes dans le cas présent — de sa toute-puissance. De fait, il ne l’emporte qu’en regard de la démission de l’intelligence qui préfère plier devant la force.



 
Le tout porté par le dessin de Félix Delep accède à une autre dimension : celle d’un réalisme où l’anthropomorphisme devient si singulier qu’il se confond avec des visages, des expressions — l’accablement, la tristesse, la lassitude, le désespoir… Autant d’animaux, autant d’expressions rendues avec une justesse incroyable, et un pouvoir d’empathie qui captive le regard. 

Quant à la couleur, elle mériterait un panégyrique à elle seule : personnage à elle seule, elle guide le lecteur à travers toutes les séquences, en plein jour de deuil, dans les fanfaronnades du président Silvio, avec un ciel dégagé, ou sous la noirceur de la nuit, dans l’atmosphère des complots et des révoltes. Une splendeur, tout bonnement. 

Premier volume de quatre prévus, Le château des animaux porte une voix singulière, dans un monde en proie aux révoltes, des plus destructrices aux plus quotidiennes. Et comme dirait le dictateur Silvio : sabot, super beau. 


Xavier Doris, Félix Delep – Le château des animaux – Casterman — 9782203148888 – 15,95 € 


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