Gars et Gus, personnages de BD : l'esprit des cases

Jean-Charles Andrieu de Levis - 23.11.2020

Bande Dessinée - Gars et Gus - Stefan Van Dinther - Fremok


BANDES DESSINEES - Gars et Gus, deux personnages de bande dessinée un peu paumés, aimeraient bien vivre des aventures trépidantes. Malheureusement, les gags, les cases, les bulles ou les récitatifs se révèlent des outils plus difficiles à apprivoiser qu’il n’y parait… Les deux compères vont alors tout mettre en œuvre pour s’accomplir en tant qu’héros de la séquence, devenir des protagonistes de papiers ordinaires.
 
 
Gars et Gus, l’un rondouillard et le second haut perché, sont déjà apparus plusieurs fois sous la plume de Stefan Van Dinther dans les divers numéros de la revue Eiland (publication réalisée en collaboration avec Tobias Tycho Schalken). Embarqués dans le tourbillon scénaristique de CHRZ (recueil regroupant les premières livraisons de la revue, Frémok, 2005), ils endossaient le rôle d’inspecteurs avant de se mouvoir dans des récits plus expérimentaux qui exploraient le potentiel narratif de la mise en page (Eiland 5, Frémok, 2011).
 
Gars et Gus, l’album, est donc le premier ouvrage qui leur est entièrement consacré ; un espace délimité de 64 pages où, penauds, ils s’escriment à trouver du sens à leur gag et insuffler de l’action dans leurs cases. Pour pallier ce défaut d’intrigue, les deux personnages sont épaulés par un énonciateur qui propose des mises en situations propices au gag : ils reprennent ainsi des thématiques et formules éculées dont la simplicité et l’efficacité ont fait fortune, comme la fameuse la peau de banane glissante ou l’éternel entartage, ou débutent par un titre séduisant, une amorce scénaristique particulièrement alléchante (« Gars et Gus défient les lois de la physique »).
 
Cependant, la maladresse des deux personnages et leur incapacité à s’adapter à ces situations contrarient systématiquement la performance recherchée. Les deux acolytes s’emmêlent immanquablement les pinceaux et tombent à côté de la plaque. Ils procèdent selon des logiques différentes, alternatives, qui les soustrait aux attendues spectaculaires annoncés par les titres des strips. Ainsi, Gars et Gus ne cessent de trébucher, de faire des pas de côté, de ne pas « comprendre » l’espace dans lequel ils se trouvent et ce décalage contribue pleinement à l’humour de ces planches autant qu’à leur douce mélancolie.

Un sentiment d’attendrissante introspection plane ainsi sur ces strips. L’échec et l’écart génèrent une forme d’attente sans cesse contrariée et dessinent le lien indéfectible qui unie les personnages. Cette quête existentielle sous-jacente emprunte parfois à l’atmosphère d’En attendant Godot. Ainsi, si les personnages reprennent les attributs de Vladimir et Estragon, l’écriture des gags, comme chez Becket, est millimétrée pour installer une latence qui fait la saveur et la réussite de ces déceptions. Cette proximité avec le théâtre de l’absurde se renouvelle dans l’indifférenciation des personnages : on ne sait qui est Gus et qui est Gars, et le seul instant où une didascalie indique un locuteur, elle le désigne par son initiale, G, commune aux deux personnages.

Ces personnages désœuvrés, emprunts de bonnes intentions mais emplis de maladresse, se glissent délicatement dans une poétique de l’idiotie telle que Yves Jouannais l’a étudiée (L’Idiotie, Flammarion, 2003), c’est-à-dire comme une manière d’être qui se dérobe à la normalité et, la perturbant, l’interroge. Ainsi, cette forme d’introspection résultant de cette incapacité chronique, ne procèdent-elles pas finalement de l’inadéquation de ces deux complices à la forme au sein de laquelle ils évoluent et à laquelle ils essaient de se plier ? Ils se trouvent comme condamnés à essayer de réaliser un bon gag, par le simple fait de se retrouver dans une bande dessinée composée de trois cases, et qu’il est culturellement intégré qu’un strip se conclue par une chute, drôle de préférence.
 
Cet usage de la réflexivité est courant en bande dessinée et, de Sam’s Strip de Mort Walker et Jerry Dumas dans les années 60 jusqu’à Imbattable de Pascal Jousselin qui continue de paraître de nos jours, donne souvent des œuvres réjouissantes dans lesquels les auteurs manipulent le médium, sa mythologie et son arsenal sémiotique.
 
Cependant, si cette appréhension du médium est essentielle pour comprendre le second degré qui se joue dans ces pages, Gars & Gus investissent une approche résolument plus poétique. Les gags deviennent visuels, simples, puisant leur force de l’image, de la matière de l’image, de ce qu’elle montre d’elle-même autant que de ce qu’elle dit à travers elle, et le récit se résume parfois au développement d’un évènement graphique. L’esprit n’est pas à la gaudriole dans ces cases qui en contiennent pourtant beaucoup, d’esprit. Stefan Van Dinther développe ainsi un comique sensible, presque lyrique, et l’éclat de rire se cache à chaque coin de page pour le lecteur attentif.
 
Finalement, la fantaisie de cet album survient de la marginalité d’une narration poétique évoluant dans une forme propice aux fictions classiques attendues. Car en s’enlisant dans cette recherche de performativité, c’est le système lui-même que Gars et Gus contrarient, et cette contrariété attire le strip vers une tension inhabituelle d’où l’humour surgit. Cet album est drôle et touchant, beau et tendre comme un film de Kaurismäki.
 


Stefan van Dinther - Gars et Gus : personnages de BD - Fremok – 9782390220213 – 19 €


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